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Dans le brouillard

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Magalune

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« Dans le brouillard, se cachent les âmes des morts ».

Alors que je fuis à travers bois, enveloppé par une brume si épaisse que je distingue à peine mes souliers fouler le tapis de feuilles et d’humus qui recouvre le sol, j’entends la voix de ma grand-mère qui me murmure à l’oreille.

Entre les morts et ce qui m’attend si je reste, je choisis de faire confiance à mon aïeule et je prie, moi qui n’ai jamais cru, je prie de toutes mes forces, l’esprit tendu dans toutes les directions, à la recherche de ces âmes, que j’implore de bien vouloir m’aider.

Je slalome entre les arbres serrés. J’ai un avantage : je connais cette forêt par cœur. Je viens y passer de longues heures chaque soir. Parfois je m’assois contre un tronc moussu, auquel je fais la lecture, parfois je déambule à travers les sentiers en déclamant un texte qui m’a particulièrement ravi. Parfois encore, je circule silencieusement entre les troncs, gratifiant chacun d’une caresse.

C’est la forêt qui me sauve, jour après jour. C’est la forêt qui me rend supportable la misère de ma condition, la forêt encore qui m’apaise lorsque les choses vont trop mal. C’est la forêt qui m’a recueilli quand mon frère Ernesto s’est fait prendre. C’est elle qui écoute mes plaintes, mes peurs, mes angoisses, mes doutes. C’est d’elle que viennent mes plus grands bonheurs. D’elle et des livres. Je suis tombé dedans comme tellement d’autres sont tombés dans la drogue autour de moi. J’avais 8 ans. C’est devenu ma drogue à moi.

Quand maman n’a pas besoin de moi pour l’aider, elle me laisse aller à l’école. J’adore l’école. Malgré ma fréquentation irrégulière, l’instituteur s’est vite aperçu de mon potentiel. Alors il me donne des livres en cachette pour que j’étudie à la maison. Il ne sait pas, le pauvre, que le seul endroit où je peux ouvrir un livre tranquillement c’est dans la forêt. Il sait en revanche qu’il faut être discret. C’est pourquoi nous nous cachons chaque fois qu’il me remet un ouvrage ou que je lui en rends un. Là d’où je viens, là où je vis, c’est mal vu d’être lettré.

J’aurais pu aller le trouver ce soir, lui demander son aide. Il me l’a proposée souvent. Il a compris que je suis différent, et parce qu’il a grandi ici, il sait à quel point cette différence peut être dangereuse et le courage que ça demande de suivre sa voie sans céder à la tentation de la facilité qui règne partout autour de moi.

J’ai préféré me réfugier dans la forêt. En s’intéressant à moi, en m’accompagnant sur le chemin de la découverte, mon instituteur m’a aidé bien plus qu’il ne le saura jamais. Je voudrais laisser à ceux qui suivront, ceux qui seront comme moi, la chance d’avoir quelqu’un de bien à leurs côtés pour les guider. Si j’étais allé le trouver ce soir, il l’aurait sans doute payé de sa vie.
Alors je cours, droit devant moi, pour sauver ma vie. Ils ne pourront pas assassiner la forêt. Je les entends derrière moi. Leurs chiens grondent et aboient. Ils savent que s’ils m’attrapent, ils n’auront pas faim pendant quelques jours. Je cours à en perdre haleine. J’ai mal, mais Je n’ai pas peur. J’ai grandi avec la Peur. Je sais l’apprivoiser.

Je cours depuis si longtemps me semble t-il que je me crois perdu. Ils vont me rattraper. Et puis tout à coup, le brouillard s’ouvre devant moi. J’y vois des ombres mouvantes s’écarter, m’inviter à les suivre. Je reconnais Ernesto. Il me fait signe de me hâter.

Grand-mère avait raison ! Dans le brouillard se cachent bien les âmes des morts. Elles m’ont entendu. Elles sont venues m’aider. Plus j’avance, plus je me sens en sécurité. Je ralentis ma course avant de m’arrêter tout à fait, épuisé.
Je reprends mon souffle et je me retourne. Le brouillard s’est refermé sur moi. Il me protège. De l’autre côté, les chiens se sont tus. Je les vois s’affairer avec frénésie. Un frisson me parcourt. Je regarde autour de moi. Mon frère me sourit. Juan, le quincaillier disparu le mois dernier est là aussi. Petit à petit, des visages émergent. Je les reconnais tous. Ils sont tous là, tous ceux qui ont laissé le monde des vivants derrière eux depuis que je suis né. Silencieusement, ils me souhaitent la bienvenue parmi eux.

Je me tourne à nouveau pour scruter l’autre côté du brouillard. Les chiens semblent apaisés. Ils se sont couchés et se lèchent les pattes. L’un deux mordille quelque chose. Je m’approche. Dans sa gueule, je reconnais une de mes baskets.

Je devrais être terrifié. Je suis rassuré. Maintenant je n’aurai plus besoin de courir. Désormais je suis en sécurité parmi les miens.

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Pour la petite histoire, un Lundi matin, alors que je venais de réveiller mes enfants et qu'un lourd brouillard pesait sur la ville, ma fille de 10 ans m'a dit d'un ton très docte : "maman, dans le brouillard, se cachent les âmes des morts;"
J'ai été un peu perturbée par cette déclaration, qui n'a pas cessé de tourner dans ma tête. Et voilà ce que ça m'a inspiré.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette œuvre scintillante et prenante ! Une invitation à
confirmer vos voix pour mon haïku, “le lys des vallées,” si vous l’aimez
toujours ! Merci d’avance et bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees

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Jcjr · il y a
La foret.... Chacun a son endroit sur et c'est bon de pouvoir s'y réfugier.Le brouillard a quelque chose de magique. Viendrez vous soutenir de nouveau "le bilan" en finale ?
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Lélie de Lancey · il y a
J'ai poussé la curiosité jusqu'ici... Quel beau texte encore.. J'ai été emportée par votre récit, jusqu'au rideau de brume... Et puis ensuite, j'ai lu votre petite note sur la réflexion de votre fille... Une belle inspiration qui a trouvé sa concrétisation dans votre écriture... J'ai beaucoup aimé !
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Joëlle Brethes · il y a
J'aime beaucoup ce texte. Votre petite fille est déjà poète. Peut-être aura-t-elle un jour sa page sur ce site !
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Margimond · il y a
Waooo ! Un texte plein d'émotions ! Oui, parfois, il faut peu de chose pour trouver l'inspiration... celle-ci était très éthérée... le résultat est un petit chef-d’œuvre. Votre petite fille est presque prête à prendre la relève, sourire !
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Zurglub · il y a
Tout simplement bravo !!!
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Merlin28 · il y a
C'est vrai que le brouillard a une part de mystère...
Magalune si le coeur vous dit allez lire ma balade entre deux mondes au bord de l'eau qui est en finale

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Guilhaine Chambon · il y a
Très beau texte, très bien écrit. Émotion Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée
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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Bravo pour ce texte génial !
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Claire Dévas · il y a
L'impulsion créatrice des enfants est magique et votre texte l'est tout autant. Entre courage et violence, apaisement et haine. J'ai beaucoup aimé !
Je vous invite à venir rencontrer mes personnages cherchant à sortir de l'anonymat :-)
Votre visite leur ouvrira la porte de l'espoir :-)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/jeanne-et-le-prete-plume

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