Dans le boudoir

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Finaliste
Jury

Ecrire ? Un besoin impérieux. Ecrire ? Ecouter le vide se remplir et... Vous dites ?"Si on ne l'entend pas" ? Tendre l'oreille. Et suivre la plume  [+]

Image de 2020
Image de Très très courts
Salle de bains d’une maison.
Dans le miroir qui lui fait face, Stella le voit pendre, accroché au porte-manteau de la porte. Le courant d’air fait papillonner le tissu, la jolie dentelle, féminine, semble en mouvement. Stella ne peut pas décrocher son regard. Elle aurait pourtant juré avoir jeté méticuleusement tous les soutiens gorges de son tiroir de lingerie fine. Elle l’avait fait quelques jours avant l’échéance. Elle s’était dit que ça serait dur de les retrouver, sagement rangés, après ça.
Et ce matin malgré tout, il en reste un. Là, provoquant. Troublée, la demoiselle cherche l’air. Merde. Elle ne voulait pas le voir. Si elle ferme les yeux, il ne sera plus là à danser dans la glace. Un, deux, trois. Derrière ses paupières il fait noir. Quand Stella se décide à les rouvrir, pas de miracle, il est toujours ici. Alors elle se revoit. Mille fois elle a enfilé ce soutif. Attaché l’agrafe, ajusté les bretelles, ici même. Elle se revoit se sentir belle. Femme fin prête. Et maintenant ? Doucement elle se retourne et attrape l’objet du délit par le bonnet. Il est délicat sous ses doigts. Elle le regarde. Elle se souvient du premier achat adolescent avec sa mère qui l’accompagnait. D’un geste rageur elle jette le sous-vêtement. Au sol, il dessine une tache de couleur. Elle essuie une larme. Face au miroir, Stella ne peut que se regarder. Le carrelage, ses pieds froids. Ses chevilles, ses cuisses, son ventre, le nombril et puis... le néant avant le cou et son visage. Plus tout à fait le même lui aussi. Elle se force à voir le vide de son thorax et ses cicatrices. Ce vide, lui seul peut la remplir de vie aujourd’hui. Elle n’avait pas d’autre choix. Elle devait accepter de s’être réveillée différente. Elle allait le faire. Mais comment ? La broderie la nargue. Doucement elle attrape sa petite culotte, son tee-shirt. Ça manque de relief par ici c’est le plat pays. Des gestes fait sans plaisir. Elle est habillée. Le dessous toujours à terre la défie. Mais de quoi ?
Et puis, d’un coup ça lui vient. En le regardant, tout est soudain d’une clarté absolue. Ce n’est pas pour rien que ce petit bout de linge est là. Elle se regarde une dernière fois, tourne les talons. Dans le salon sur le sofa Stella attrape son téléphone. D’un doigt aguerri elle cherche le numéro dans sa liste de contacts. Il est là. Elle ne l’a pas appelé depuis longtemps. Pourtant sans hésiter, elle appuie sur ‘‘contacter’’. Ça sonne. Elle imagine comment elle va lui demander. Ça sonne toujours. Pourvu que ce ne soit pas le répondeur qui décroche. Quatrième sonnerie. Une voix.
- « Allo oui ?
- Pierre ? C’est Stella. Ecoute, j’ai un service à te demander. Tu as un peu de temps à me consacrer ? ».
Centre-ville, un bistrot.
Attablé devant un café, Pierre regarde Stella. Il l’écoute. Il ne l’avait pas vu depuis des lustres. S’il s’était attendu à cela. Revoir Stella ! Il avait été surpris de l’entendre au bout du fil. La conversation avait été courte. Elle lui avait donné rendez-vous. Il avait accepté. Evidemment.
D’abord hésitante, Stella porte un verre de bière à ses lèvres. Elle ne fait pas attention à la mousse qui scintille sur sa bouche, pose la chope devant elle et, ainsi préparée, se lance dans le récit de sa vie ces derniers mois. Elle évoque la grosseur, pas si grosse, qu’elle avait senti en se tartinant de crème hydratante à la sortie de la douche. Elle s’était à peine inquiétée à l’époque. C’est presque hardi qu’elle s’était présentée chez le gynécologue pour une mammographie de contrôle. L’ordonnance pour d’autres examens d’abord, les analyses ensuite, l’avaient pareillement trouvé confiante. Cela ne serait rien. Stella parle, parle, parle encore. Le verre de bière est vide. Elle continue, nerveuse maintenant. L’évocation du souvenir la trouve agitée. Pierre boit sa deuxième eau gazeuse citronnée. Il se contente de l’écouter en la regardant, la mine attristée. Que dire ? Stella, en est à la crainte du diagnostic, finalement survenue, presque à l’improviste. L’attente avait été longue. Sous l’impatience, l’imagination de la jeune femme avait fini par commencer à courir. Enfin, le choc de l’annonce. Le mot fatidique avait été prononcé, sentence irrévocable. La voix de Stella vacille à présent. Elle ne se résout pas à le dire LE mot. Elle mange quelques cacahuètes pour se donner une contenance. Après, c’est le silence. Pierre ne le brise pas. Elle semble éreintée par les images qu’elle vient de réveiller. Elle baisse les yeux sur sa poitrine, inexistante aujourd’hui. Pierre suit son regard. Il sourit. Pas de pitié dans ses prunelles. Juste un sourire. La « jouvencelle » qu’elle a l’impression d’être depuis son opération, sait déjà presque sans un doute qu’il dira oui. Alors Stella commande une autre blonde et reprend consistance. Elle espère pouvoir se reconstruire. Dans la discussion qui suit, il est question d’acceptation, d’image, de confiance, d’estime de soi. De se trouver belle et bien en vie. Elle verse quelques larmes aussi sous l’œil de son ami, attendri.
- « Pierre, je ne vais pas me faire opérer. Pas de chirurgie reconstructrice. Veux-tu bien m’aider ? ».
Il avait accepté. Evidemment.
Une semaine plus tard, studio du photographe.
Stella et Pierre s’étaient revus souvent pour préparer la séance. Pierre était aussi doux que son prénom était dur. Il allait en falloir de la douceur pour l’exercice auquel ils allaient se livrer. Heureusement il avait l’habitude. Faire en sorte que des inconnus se montrent sans trac face à l’objectif il savait faire. Connaitre Stella rendait la chose plus ardue mais elle lui avait demandé une séance de nu et il n’avait pas pensé une seule seconde lui refuser. Il songe à ceci en préparant son matériel. Pour le côté intime, elle a opté pour une séance boudoir. Le grand jour est arrivé. Stella, assise sur le lit de la petite pièce regarde au dehors en grignotant un de ses ongles, indice de sa nervosité. Elle se dit que la lumière du jour est douce. Pierre commence toujours par quelques portraits. Il l’interpelle doucement, Stella se retourne, elle entend le déclencheur. Premier cliché. Sur le vif. Elle le gronde un peu comme il ne l’a pas prévenu mais sourit. Pierre prend un air penaud. Deuxième cliché. Au troisième, un léger rire. Stella se détend. Une série suit. Sans se presser après, Stella passe derrière le paravent discret. Pierre entend le bruissement des tissus. Les bas, la jupe, son petit pull. Stella jette une à une ses fringues sur la moquette. Si ses vêtements sont loin elle sera moins tentée de se rhabiller ! Le petit tanga glisse sur ses cuisses. Elle l’envoie valser du bout du pied. Reste le tee-shirt. Elle le fait passer par-dessus sa tête. Voilà. Elle enfile rapidement le peignoir. On y va se dit-elle. Un peu timorée, elle se penche depuis derrière sa cachette. Pierre sait le moment compliqué. Se décider à quitter le refuge. Doucement il lui propose d’avancer. Elle fait un pas vers lui, flash. Elle court se balancer sur le lit, flash. Elle est bien décidée à se perdre sous la couette, flash. Une fois à l’abri de la couverture, elle se redresse, face au photographe. Flash. Pourquoi elle fait ça déjà ? Flash. Elle pense au balconnet affriolant dans sa salle de bains, qu’elle ne portera plus. Elle fixe l’appareil, respire à peine, flash. Fait glisser lentement le peignoir de ses épaules. L’appareil crépite. Un moment passe. Pierre retient son souffle quand il la voit sortir et glisser à plat ventre sur la courtepointe... Plongée. Stella est nue sur le lit du boudoir. Ne reste plus qu’à oser se retourner et laisser l’œil de l’autre la découvrir. Le premier regard d’un autre. Se lancer. Contre-plongée. A trois elle ira. Un, deux, trois. Instant suspendu. Elle se souviendra longtemps de l’oreiller qu’elle a d’abord empoigné pour l’accompagner. Plus longuement encore elle gardera l’image du plafond qui la lorgnait autant qu’elle, lorsque Pierre a capturé sur pellicule cette première pose de la Stella toute nouvelle. Toujours si belle.
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