Dans le bain

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"To see a World in a Grain of Sand And a Heaven in a Wild Flower Hold Infinity in the palm of your hand And Eternity in an hour." William Blake  [+]

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Le 15 avril, 23 h 40

Confortablement étendu, à moitié flottant dans une eau parfumée, juste à la bonne température, enveloppé d'une montagne de bulles, les yeux mi-clos, un verre de whisky dans une main et une cigarette dans l'autre : le bonheur total. La buée qui ternissait tous les miroirs de la salle de bain donnait à la pièce un air de hammam à l'atmosphère saturée en humidité.
Les coups répétés frappés contre ma porte m'avaient tiré de la douce torpeur dans laquelle j'étais en train de sombrer. La personne qui tambourinait comme un forcené accompagnait ses coups de phrases incompréhensibles couvertes par le bruit de l'eau que laissaient échapper les deux gros robinets dorés. Je posai mon verre, écrasai ma cigarette et pris appui sur les rebords de la baignoire. Mais à cet instant précis, m'imaginant la tâche insurmontable que cela représenterait, je me rallongeai dans ce bonheur liquide, fidèle à un principe auquel je n'avais pas une seule fois dérogé : ne jamais aller ouvrir à quelqu'un qui sonnait à votre porte quand vous étiez sous la douche ou dans votre bain, car l'expérience prouvait que du temps que vous sortiez, ruisselant de votre bonheur aquatique, que vous enfiliez un peignoir et essayiez de vous mouvoir en évitant de glisser sur le carrelage, votre visiteur avait disparu au moment où enfin vous atteigniez la porte et l'ouvriez, fier de votre exploit.
J'allais laisser passer cet orage sonore : rien n'allait me forcer à enfiler ma sortie de bain pour aller – tout dégoulinant – me retrouver nez à nez avec un ivrogne qui se serait trompé de porte.
À propos « d'ivrogne », je me dis que ma journée avait été bien remplie en occasions diverses de vider quelques verres ! Tout avait commencé le matin après le bain dans la piscine qui avait suivi un match de squash très disputé que j'avais perdu. Mes talents tennistiques ne m'avaient que très peu aidé à combler mon ignorance totale des subtilités de ce jeu qu'on jouait à deux dans une espèce d'aquarium. Moi et mon adversaire d'un jour, John, reporter à New York, avions attaqué au champagne dès 11 heures, vidant notre première bouteille.
Le repas de midi me donna l'occasion de goûter à des grands crus français qui accompagnèrent à merveille les trois plats du repas gastronomique. Je quittai la compagnie des très agréables demoiselles qui avaient partagé mon repas à ma table pour aller au fumoir – uniquement entre hommes – savourer le roi des cigares cubains, un Larranaga accompagné d'un très vieil armagnac français. Dans l'après-midi, j'avais quand même fait un tour dans le gymnase pour perdre quelques-unes des calories accumulées depuis le matin.
Le dîner à son habitude comptait plusieurs services : je me rendis au premier : j'avais invité ma petite voisine du 103 à partager ma table de bonne heure de façon à avoir un peu de temps pour prendre un bon bain relaxant avant la soirée dansante qui démarrait tous les soirs à 23 heures. Il me faudrait quitter le costume trois-pièces que je portais au dîner pour revêtir l'habit de soirée obligatoire pour tout homme qui désirait pénétrer dans la salle de bal.
Ce dîner fut aussi délicieux que le repas de midi et les vins blancs de Loire et de Bourgogne à la hauteur des crustacés et des poissons servis. Je conclus avec un verre de Laphroaig de 25 ans d'âge, mais cette fois dans ma chambre où j'avais eu la bonne idée de stocker quelques singles malts en provenance d'Islay. Un deuxième verre m'accompagna jusque dans la baignoire.
Les coups de poing contre ma porte se refirent entendre. Je me décidais à contrecœur et contre tous mes principes à aller voir ce qui troublait ce moment merveilleux. Comme j'enfilais mon peignoir, une sirène se fit entendre à plusieurs reprises.
La porte grande ouverte, je faisais face à un jeune valet de chambre complètement hystérique.
— Monsieur, il faut monter sur le pont : voici votre gilet : dépêchez-vous Monsieur !
Je lui répondis que deux exercices d'évacuation le même jour c'était trop et lui claquai la porte au nez. Mouillé pour mouillé, je préférais rester dans ce bon bain chaud plutôt que d'aller prendre froid sur un pont balayé par les embruns dans la nuit glacée à presque minuit.
Ridicule et inutile !
Je me reversai un verre de Laphroaig, allumai un cigare, rajoutai de l'eau chaude et me plongeai dans l'élément accueillant. Quand l'exercice serait terminé, j'irais faire quelques conquêtes dans la salle de bal.
Plein de bonnes surprises, ce Titanic !
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