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Dans l'antre de la Sibylle

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Francine Lambert

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FINALISTE
Sélection Public

Séjournant à Naples pour effectuer des recherches au Musée archéologique, la jeune journaliste avait décidé de s’accorder quelques jours de répit pour explorer la ville et ses environs. Comme elle s’était toujours demandé pourquoi ses parents lui avaient donné un prénom antique et qu’ils avaient disparu trop tôt pour satisfaire sa curiosité, elle comptait bien visiter la supposée demeure de son célèbre homonyme, peut-être y trouverait-elle un début de réponse. Sibylle avait tenu malgré tout à mener ses recherches sur les mosaïques de Pompéi à leurs termes avant d’entreprendre cette visite d’agrément. C’était donc avec enthousiasme que la jeune femme roulait dans la campagne napolitaine, sur une route bordée de cyprès centenaires, impatiente de découvrir le site archéologique de Cumes où Amadeo Maiuri avait identifié l’antre de la Sibylle*, la sombre et mystérieuse caverne dans laquelle s’exprimait la prophétesse inspirée par Apollon. Jusqu’ici, elle n’en connaissait que des images et son excitation était à son comble à la pensée qu’elle allait enfin pénétrer dans ce sanctuaire mythique.

Après une petite demi-heure de trajet, elle parvint à destination et gara son véhicule à l’entrée du site. Munie de son appareil photo, Sibylle s’avança avec curiosité sur le chemin dallé qui permettait d’accéder aux ruines du temple. La jeune femme ne s’y attarda pas. Non, ce qui intéressait la touriste d’un jour se trouvait juste à côté et, lorsqu’elle vit se dresser devant elle la gueule sombre du passage voûté, elle frissonna d’un plaisir teinté d’impatience et se sentit comme poussée vers elle par une force invisible. Savourant cette indicible sensation, elle résista cependant, marqua une pause, prit plusieurs clichés et inspira une bonne bouffée d’air avant de pénétrer dans le corridor rocheux. « Enfin ! » se dit-elle, un sourire extatique sur les lèvres. Son cœur battait la chamade, elle avait la chair de poule malgré la température clémente, tout son être l’invitait à avancer vers ces profondeurs qui l’attiraient comme un aimant. Jamais elle n’aurait cru que le lieu puisse avoir un tel effet sur elle. Était-ce cette même impatience qui l’avait étreinte dès son arrivée en Italie ? Certes, elle avait souvent imaginé cet instant, avait maintes fois cru pouvoir y accéder, avait été déçue de devoir le repousser plus d’une fois et maintenant son rêve se réalisait. « Enfin ! » répéta-t-elle. C’était à peine croyable, il lui sembla que tout cela était irréel. Elle rêvait, ce devait être cela !

Mue par une curiosité de plus en plus aiguisée, elle hâtait maintenant le pas, presque fiévreusement, se surprenant même à courir pour atteindre son but au plus vite. Dans son élan, elle bouscula un couple qui sortait du lieu, guide touristique à la main. Mais cet objet ne lui était nullement nécessaire, il lui sembla qu’elle connaissait déjà l’endroit comme si elle l’avait elle-même habité. Sibylle suivit donc avec détermination la longue galerie creusée dans la roche. Le tunnel, de forme trapézoïdale, était faiblement éclairé par des rayons de lumière qui filtraient, à intervalles irréguliers, par des interstices entre les énormes blocs constituant les parois. Cette luminosité particulière conférait à l’entrée de la caverne une atmosphère étrange, peignant la roche d’un halo jaunâtre et d’ombres dansantes qui se firent de plus en plus denses au fur et à mesure de sa progression, jusqu’à absorber toute la lumière. Mais Sibylle n’en avait cure, elle avançait d’un pas rapide et, sûre de son chemin, dépassa plusieurs galeries secondaires sans même y jeter un coup d’œil. Quelques minutes plus tard, elle se retrouva enfin dans une salle rectangulaire, creusée de trois niches ténébreuses. Essoufflée, elle s’arrêta sur le seuil. Ses yeux scrutèrent les ténèbres, guettant un signe, une manifestation quelconque. C’était là qu’elle obtiendrait des réponses à ses interrogations, elle en était viscéralement convaincue et, forte de cette certitude, en éprouva un soulagement agréable.

Alors qu’elle s’apprêtait à explorer méticuleusement cet espace qui semblait d’une noirceur insondable, Sibylle crut entendre des voix, ou plutôt des vibrations sonores. Redoublant d’attention, elle approcha de la niche d’où lui parvenaient ces sons étranges et s’aperçut que celle-ci ouvrait sur une autre pièce, plus exiguë. La jeune femme y pénétra avec précaution mais sans crainte. L’obscurité y était totale, pourtant Sibylle se sentit aussitôt enveloppée d’une onde de plaisir indéfinissable alors que sur les parois se dessinaient une douzaine d’ombres, bordées d’un liseré légèrement plus clair, qui se mirent à tourner autour d’elle en un mouvement d’une fluidité étonnante. La jeune fille, sous le charme, fut émerveillée et, incapable de la moindre réaction, les observait, les écoutait. Aucune appréhension, aucune peur ne vint l’assaillir. Elle resta là, sans trembler. Bien au contraire, elle éprouvait une sensation de bien-être comme si, après un long voyage, elle était enfin rentrée chez elle.

Tout en psalmodiant une sorte de litanie dont les paroles lui étaient destinées, les étranges silhouettes formèrent une ronde qui, alternativement, se rapprochait puis s’éloignait de Sibylle en un rythme envoûtant :
« Voici venir les ombres, hôtes de l’antre sombre, elles t’attendent en nombre, tes sœurs d’outre-tombe . . . »
Le son enflait puis s’éteignait, revenait en sourdine pour gonfler encore et emplir tout l’espace. Il était si entêtant que Sibylle, sans même en avoir conscience, joignit mécaniquement sa voix à celles de ce chœur macabre. Bientôt, les paroles changèrent, se firent plus précises et plus pressantes encore, diffusant une invitation insidieuse dans son esprit en proie à un trouble envahissant. Curieusement, elle entendait distinctement chaque voix, en écho les unes des autres, alors que toutes s’exprimaient dans un ensemble parfait aux modulations de plus en plus chaleureuses :
« Sibylle, chère sœur, je t’attendais . . . aujourd’hui est un jour faste . . . bienvenue chez toi ma sœur . . . viens, prends-ma main . . . suis-moi . . . »

Comment résister ? Sibylle se laissa séduire avec délices. N’était-ce pas cela qu’elle avait toujours souhaité, retrouver sa famille, sa « vraie » famille ? Une sorte de transe s’empara alors de son corps, soudain alangui comme sous l’effet d’un sortilège. Il s’anima du même mouvement ondulatoire impulsé par les ombres qui l’entouraient sous ces voûtes rocheuses. Maintenant un souffle froid mais voluptueux s’immisçait en elle en même temps qu’elle devenait légère au point de flotter dans l’air comme ses compagnes. Son appareil photo glissa à terre dans un cliquetis étouffé, elle ne fit rien pour le retenir. Ses membres s’amollirent, son être perdit sa consistance tandis que tout s’assombrissait autour d’elle. D’ultimes bribes de paroles parvinrent encore à sa conscience vacillante «. . . viens ma sœur . . . rejoins ta famille . . . prends ma main . . . » tandis qu’elle s’évanouissait, se dissolvait, ombre parmi les ombres, dans l’antre ténébreux de la Sibylle.

Quelques jours plus tard, l’article suivant parut dans la presse locale sous le titre «Disparition sibylline» :
« On est sans nouvelle d’une jeune journaliste française, Sibylle Mercier, qui a mystérieusement disparu lors d’une visite dans l’antre de la Sibylle, à Cumes. Seuls sa voiture de location et son appareil photo ont été retrouvés sur les lieux. La police invite toute personne l’ayant éventuellement croisée à se manifester dans les plus brefs délais. »



*Les sibylles étaient dans l’antiquité des femmes ayant reçu d’Apollon le don de prophétie.
Au Ier siècle on compta jusqu’à 12 sibylles mais la plus connue était celle de Cumes, près de Naples.

PRIX

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Francine Lambert  Commentaire de l'auteur · il y a
Chers lecteurs,
Des circonstances imprévues m'empêchent actuellement vous répondre individuellement mais je voulais vous dire que vos messages me touchent énormément.
Merci infiniment,
Francine

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Jeanne en B. · il y a
Une très bonne lecture
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jusyfa *** · il y a
Bonjour Francine, à mon grand regret, toujours rien de nouveau sur votre page.
Vous aviez apprécié une de mes oeuvres et je me permets si vous en avez l'envie, de vous proposer une nouvelle en lice du G.P été 2019 :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
merci

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Francine. Je vous invite à lire mon sonnet "Spectacle nocturne" en finale printemps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture Je pense qu'il pourrait ne pas vous déplaire !
Bon week-end à vous.

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anonyme · il y a
Dommage d'être venue trop tard pour cet extraordinaire récit. Bravo! Une invitation à lire ma TTC en concour, merci d'avance et bonne journée, Yasmine.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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Jean Calbrix · il y a
J'ai relu avec grand plaisir votre texte qui confine au conte merveilleux, Francine !
Je vous invite à lire mon sonnet "Paysage nocturne" si vous en avez le temps https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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RAC · il y a
Sympa de nous rappeler ce petit bout de mythologie...Grazie a Lei ! A bientôt chez vous ou chez moi...
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AKM · il y a
Très belle performance !
C'est donc avec plaisir que je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1

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Issouf Nassa · il y a
le contenu ne trahit pas le titre, bravo.
je vous invite https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux

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