Dans la fournaise

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Père, grand père, cheveux blancs, très blancs. Amoureux par dessus tout des rivières, de l'eau qui court, des fleurs des champs et des troupeaux de Sallers et de Charolaises. Adepte des songeries  [+]

Depuis toujours, il a aimé le boudin noir, qu’il le cuise à la poêle, qu’il le mange cru sur du pain. C’est son père qui l’avait initié à sa confection, et depuis que celui-ci était décédé, il en faisait lui-même le plus possible, le conservant dans son vieux frigidaire au fond de sa remise, dans ce que ses parents appelaient l’appentis. Il avait toujours habité là, tout seul, le Mathieu, à la lisière du bois, à quelques deux cents mètres de la route : Une vraie baraque : Une grande pièce avec tout juste un évier qui faisait aussi office de lavabo, un gros » mirus » pour le chauffage, son lit, une vieille armoire qui n’avait plus de portes et un buffet avec des tas de tiroirs où il rangeait tout son bric-à-brac. Au fond de cette remise, l’appentis, avec donc le frigo, et la cuisinière qu’il allumait seulement pour ses préparations.
Il faisait son boudin avec le sang du cochon, plus rarement avec le sang du mouton. Ce sont les gens des alentours qui lui en vendaient quand le « saigneur », à la Toussaint, faisait sa tournée pour tuer les porcs. Il leur achetait aussi des bouts de gras et des bons gros boyaux qu’il lavait soigneusement au gros sel. C’était le temps de la Saint Cochon, comme on dit par ici !
C’était son régal, le boudin, au Mathieu, un plat d’hiver qui requinque. « C’est du sang, ça ne peut pas faire de mal, bien au contraire ! », avait-t-il l’habitude de répéter. Les gens du pays rigolaient. Ils disaient : « Le Mathieu, c’est un ogre, il aime le sang tout comme son père ». Son boudin, il le faisait aux pommes, aux oignons, au lard, ou aux épices, toujours avec bien du gras, de l’oignon, du vinaigre, de la mie de pain, du sel et du poivre, celui-ci en quantité, mais pas trop tout de même, si vous voyez ce que je veux dire ! Dès la saison terminée, son plat préféré lui manquait et pas qu’un peu !
Mathieu donnait un coup de main dans les fermes. Il élevait deux, trois poules, entretenait un petit potager et somme toute il se contentait de ce qu’il avait. Tout aurait continué à aller pour le mieux, si un soir de mars dans un fossé il n’avait pas découvert un « ch’ti »,un peu plus gros qu’un nourrisson qu’une « garce du pays » avait dû abandonner là, en fin d’après-midi, ne sachant pas trop quoi en faire d’autre. C’est qu’on était pauvre à l’époque et les filles engrossées si elles n’étaient pas mariées, les parents les fichaient à la porte ! Elles n’avaient plus qu’à finir sur le trottoir dans la grande ville d’à côté ou crever ! Celle-ci avait dû essayer d’élever son « chiard », puis n’y arrivant plus, elle l’avait laissé tomber là où Mathieu l’avait trouvé. On était sorti de l’hiver, ce n’était plus le temps du sang de cochon, et il languissait du boudin, Mathieu ! Quelle idée lui était venue par la tête ! Le corps du mouflet était encore un peu chaud, mais il ne vivait plus, ça il en était certain. Il l’avait ramené chez lui et au fond de sa baraque, sur la table, il l’avait soigneusement égorgé pour recueillir le sang, puis éventré pour sortir les boyaux. Le sang il n’y en avait pas beaucoup, les boyaux étaient un peu petits. Mais, se disait-il, ça fera l’affaire. Il fit au mieux et confectionna de jolis petits boudins. La cuisinière chauffait au maximum, le bois était bien sec et pendant qu’il faisait pocher le sang dans ses grandes bassines, il ajoutait au fur et à mesure dans le brasier un bras, un pied, un tibia, une main, une épaule, des morceaux de chair taillés en lambeaux. Il enfournait de temps en temps un gros os. Dans l’appentis c’était une vraie fournaise. Ca ne sentait pas bon, mais, on était loin de tout voisinage.
Quand tout fut fini, il vida son poêle et dispersa les cendres dans le sous bois, une fois bien refroidies. Il aéra l’appentis.
Il se régala tant pendant un mois, le Mathieu, qu’il songea à recommencer. C’est au cours du mois de mai qu’il surprit dans le sous bois pas loin de chez lui, pas loin non plus de là où il avait l’habitude de faire ses besoins, un gars de douze ans environ en train de piéger les oiseaux. Il était bien gras et Mathieu à l’affût lui sauta dessus sans que le gosse s’en aperçut. Il l’étourdit d’un coup de bâton puis l’ayant ramené à la maison, il lui trancha la gorge qui commença à pisser le sang. Il recueillit celui-ci dans sa bassine puis confectionna comme il savait le faire, avec minutie, le délicieux boudin dont il était privé depuis au moins six semaines. Cette fois-ci, en ouvrant le ventre de ce gros gamin, il put en sortir des boyaux de la bonne taille, il les nettoya soigneusement et les remplit du précieux sang bien poché qu’il avait auparavant accommodé de tout ce qu’il fallait. Le résultat de l’opération fut superbe mais il fallut deux jours et deux nuits au Mathieu pour brûler les restes. Il y avait beaucoup de gros os, des entrailles, des viscères en abondance, des côtes et de la chair plus qu’il n’en voulait. Deux jours et deux nuits pour un feu d’enfer dans sa cuisinière. Il lui en fallut des bûches pour brûler tout ça ! Il faisait une chaleur folle dans l’appentis, tant et si bien qu’il dut ramener son frigidaire dans la grande pièce. Il craignait qu’il n’ait pas la force de bien conserver ce boudin précieux qui lui avait occasionné tant de suée. Tout cela avait senti très mauvais. Mais le Mathieu, il croyait en sa bonne étoile et personne n’était jamais venu « l’emmerder là où il habitait’’.
Deux mois passèrent, c’était en juillet. Il faisait un soleil à en crever ! Il réitéra son œuvre avec cette fois-ci une fillette maigrelette qui chassait les papillons dans un pré. Même recette, même préparation, mais il y avait moins de sang, peu de gras, et il fut moins fier de sa production. Il fit disparaître tout ce qui restait de la même manière, dans la cuisinière. Un feu du diable ! Il avait presque achevé son travail. Il suait à grosses gouttes, il s’était même mis torse nu, lorsque la porte de l’appentis, s’ouvrit avec grand fracas. Deux bicornes de gendarmes ! Il comprit que c’était fini !
Interrogatoires, geôle, tribunal. Il reconnut les faits. Personne ne parla jamais du nourrisson abandonné. Il n’en dit mot ! La Cour d’Assises le condamna à avoir la tête tranchée. Le jour de son exécution, sur la place publique, il faisait une chaleur extrême. Dans la foule des spectateurs, régnait une tension peu ordinaire ! Il refusa la présence d’un prêtre. Avant que la lame ne lui coupe le cou, il dit simplement au bourreau : » Conserve mon sang, c’est du bon » ! Il ne parla tout de même pas de boudin ! On voulut se rassurer en disant que son âme était partie brûler en enfer !
On ne voulut pas inhumer son corps au cimetière du village. Le conseil municipal à l’unanimité décida de le faire incinérer.
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