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Dans la brume personne ne vous entendra pleurer

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Meij Gueï

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« Oui, oui, je vous téléphone s’il y a quoi que ce soit. Allez-y maintenant vous allez vous mettre en retard ». Mélanie referme la porte derrière les parents en souriant. Elle s’y adosse quelques instants, pensive : « est-ce que je serai aussi angoissée quand ça sera mon tour d’être maman et de confier ma progéniture à la voisine ? »
Elle regarde par la fenêtre pour voir s’éloigner la voiture des parents, mais elle n’y voit rien. « Eh bien, ça c’est du brouillard ! ». Deux halos rougeâtres se perdent dans le lointain. Les phares disparaissent, yeux d’un prédateur nocturne préparant une embuscade...

« Mélanie !!! J’ai foif ! » La jeune femme sort de sa rêverie : « Oui, oui je viens ! Sirop fraise, ca ira ? » Elle se dirige vers la cuisine, attrape un biberon et le remplit machinalement d’un liquide rosâtre pétillant à portée de main. Au dehors, le son du carillon suspendu au toit de la pergola retentit et se mêle aux voix du dessin animé diffué dans le salon. Son cœur se serre sans qu'elle saisisse la source de cette soudaine angoisse. De la peur ? « Ça n’a aucun sens, pourquoi aurais-je peur maintenant ? ». Mais son inconscient avait perçu quelque chose d’anormal dans cet environnement pourtant familier. Elle apporte le biberon à l’enfant, qui la remercie d’un sourire ravi. En retrouvant la cuisine pour préparer le dîner, il lui semble que la lumière est maintenant légèrement différente : un peu plus blanche, même si ce n’est qu'à peine perceptible. Une sorte de halo enveloppant l’atmosphère. L’effet du brouillard ? « Mais quelle purée de pois ! » dit-elle à voix haute. Au dehors c’est un vrai jour blanc comme on en voit parfois dans les montagnes, au grand dam des skieurs. Au loin, le carillon s’est tu. Le malaise de Mélanie augmente. Quelque chose cloche, elle en a la certitude.

Mélanie éteint la télévision pour faire manger la petite. Elle ne perçoit plus aucun bruit du dehors, de la rue pourtant proche ni de la circulation. Il faut croire que ce brouillard engloutit tous les sons...Indifférente aux questionnements de Mélanie, la petite avale son repas avec un bel appétit. Mélanie tend l’oreille : cette fois-ci elle a entendu un bruit...Un léger crissement qui vient de la pièce à côté, la véranda. Puis un autre, plus prolongé. « Où tu vas ? » Mélanie se contente de répondre en mettant l’index devant sa bouche puis se dirige vers la porte de la pièce. Plus inquiète qu’elle ne voudrait l’admettre, elle l’ouvre et allume la lumière à l’intérieur. Rien d’anormal à signaler, sauf que le crissement reprend de plus belle. Mélanie finit par en localiser l’origine. Il s’agit d’une fissure qui grandit par à-coups le long d’un des carreaux. Il lui faut plusieurs secondes pour comprendre : oui, c’est bien le brouillard qui fait pression sur le carreau. A peine a-t-elle formulé cette pensée que le carreau éclate et qu’un monceau de brume dense se répand dans la pièce. Le cœur battant, Mélanie referme la porte elle dans un claquement.

« Qu’effe-qui fe paffe ? » « Ce n’est rien poussin, finis ton repas, j’arrive tout de suite ». Il faut que j’alerte les parents, pense Mélanie. Pour un carreau cassé ? C’est peut-être un brin excessif. Mais ce brouillard...Téléphone en main, elle reste indécise quelques instants jusqu’à ce que la voix de la petite la fasse sursauter : « Mélanie ! Regarde ! ». Elle pointe du doigt des volutes de vapeur blanche qui commencent à s’immiscer dans la cuisine depuis le dessous de la porte de la véranda. Sentant une peur irraisonnée la gagner, Mélanie s’empresse de calfeutrer les interstices de la porte avec des serpillères humides. Une fois le flot blanc endigué, elle se retourne vers l’enfant en se forçant à sourire : « Tu as fini ? C’est très bien. Viens, on va regarder la télé dans le salon. Peut-être qu’ils ont des infos sur ce fichu brouillard ». Mais l’image dans la télé refuse de se stabiliser, comme si quelque chose brouillait la transmission. « Qu’effe qui fe paffe ? ». De rage, Mélanie jette la télécommande. Tant pis, j’appelle les parents, décide-t-elle. Elle décroche le téléphone : pas de tonalité. Elle sort son smartphone : pas de réseau. Bon sang, mais c’est quoi ce délire ? Elle n’a pas le temps de réfléchir que l’enfant crie à nouveau : « Mélanie !!! » La jeune femme tourne la tête...et reste médusée. La brume qui s’était immiscée par la porte de la véranda ne s’est pas dissipée, bien au contraire : elle forme désormais un petit nuage épais comme de la crème fraiche qui flotte dans la pièce. L’ectoplasme brumeux se dirige lentement vers la cage à canaris qui trône dans un coin. Les malheureux oiseaux poussent un dernier "tchip" avant de se faire engloutir. Leur chant et leurs corps disparaissent dans un grand blanc.

Le silence laissé par le sillage de cette exécution sommaire est glaçant. Ni l'enfant, ni Mélanie n'osent faire un geste, de peur d'attirer le bouillard tueur. La petite s'est mise à pleurer, mais le son de ses sanglots est comme aspiré par l’atmosphère étouffante de la pièce. Plus rien ne résonne, le son ne porte plus. Nous sommes dans un caisson d’isolement, pense Mélanie, cette folie va tout consumer. Rassemblant toute sa volonté, elle parvient à hurler un « Non ! » qui résonne dans toute la maison. « Je ne vais pas me laisser faire. Je ne suis pas un canari, moi ! » Elle attrape le couteau à pain sur la table de la salle à manger, prête à faire face à la brume assassine. Du coin de l’œil elle voit que le flot blanc venant de la véranda a repris. Elle s'approche de la masse brumeuse et agite son bras férocement à travers ce maléfice tout droit sorti d'un conte qui aurait mal tourné. « Mais il est à couper à couteau! » Le moment était mal choisi pour plaisanter, pourtant elle est prise d'un fou rire. « Hahah... Hahaha... Couper... Au... Couteau!! »

Tout à sa folie, elle tranche le nuage en riant. Des "bouts" de brouillard tombent au sol, laissant derrière eux une petite flaque d'eau ainsi qu'un son de ballon de baudruche qui se vide lentement. La petiote, restée derrière Mélanie, continue à pleurer, accrochée à un coussin comme un maigre rempart contre l'embrumement. Le son de ses pleurs devient plus audible, le maléfice s’estomperait-il ? Mélanie continue sa transe, sa danse de mort. L’absurdité de la situation la force à rire : « Alors nuage, on se fend la brume ? » Elle sent pourtant qu’elle ne pourra pas continuer éternellement : plus elle coupe de brouillard, plus il en vient. Dédoublant d’efforts pour se créer une ouverture, elle prend la petite dans ses bras puis se rue vers l’escalier dont elle gravit les marches quatre à quatre.

Mélanie s’enferme dans la chambre des parents, calfeutre portes et fenêtres. Peine perdue : quelques secondes plus tard, les mâchoires vaporeuses de l’ennemi passent à travers la porte et la brume inonde la pièce. Elle secoue toujours son couteau, déchiquète l’adversaire, mais ses assauts lui semblent à présent terriblement futiles. Les murs, le sol, les fenêtres, tout est englouti. Epuisée, elle fait un rempart de son corps pour protéger la petite, mais celle-ci semble à son tour perdre de la consistance. Puis tout devient noir.
Les ténèbres.
Le néant.
Puis, après un temps indéterminé, un trait de conscience se manifeste.
C’est une voix.
Sa voix.
Elle s’y accroche. La voix devient plus audible, plus claire. Un décor se met en place, une scène va se jouer.
Elle s’entend dire: « Oui, oui, je vous téléphone s’il y a quoi que ce soit. Allez-y maintenant vous allez vous mettre en retard ».

L’amnésie est un mal protéiforme. Pour Mélanie Bouchard, qui souffrit d’un accident vasculaire cérébral lors d’une banale soirée de baby-sitting, les séquelles de l’accident se manifestèrent par une incapacité à former de nouveaux souvenirs. Invariablement, la brume qui a envahi son cerveau vient la ramener au même point...à son dernier vrai souvenir.

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Gisny · il y a
Absolument angoissant car personne n'est potentiellement à l'abri de ce genre d'anéantissement cérébral. Après avoir lu votre texte, si j'étais en compétition, je ne me verrais pas vous écrire : " Votre texte est très bien mais je vous invite à découvrir le mien ..." ! Ce serait, me semble t-il, inopportun pour ne pas dire, déplacé. Mais ceci n'est que mon humble avis.
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte ! (J'aime la référence à Alien;)
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Pascal Depresle · il y a
Un angle original et une belle chute. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Excellent !! tous les scénarios sont crédibles et la chute complètement imprévue, bravo !!
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Leméditant · il y a
Une histoire qui met bien en scène le personnage principal: cette brume maléfique. Une atmosphère d'angoisse bien rendue , le suspense est soutenu jusqu'à la fin . Mes 5 voix avec plaisir.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Keith Simmonds · il y a
Un récit bien écrit, original et angoissant ! Mes votes ! Je vous invite à partir en “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne soirée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Didier Caille · il y a
Un traitement original, du fantastique dans le quotidien..quoi de plus angoissant ;)...
.et je vous invite à découvrir mon univers http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-programme-brume?all-comments=true&update_notif=1514413361#fos_comment_2324627

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