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Dans la brume acide

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Saks

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Personne n’aurait pu affirmer qui du champ de hautes tours de briques rouges où des courants contraires de la nature tourmentée crachaient les volutes les plus noires. Les gouttelettes d’eau et d’acide en suspension formaient une masse dense retenant les particules de lumière à plusieurs kilomètres de la surface. Autrefois, les tours étaient illuminées des racines à l’extrémité des cheminées afin d’éviter les accidents entre ces corps terrestres et les transports stellaires. Aujourd’hui, seuls les lampadaires à même le sol projetaient une lumière rougeâtre sur l’avenue et les ombres des longs bâtiments se perdaient dans l’obscurité. Plus rien ne volait depuis bien longtemps. Une semelle de cuir épaisse s’aplatit dans la boue. Un genou vrilla. Le craquement sonore du ligamentum cruciatum anteriu qui se déchire arracha une grimace à Jacques. Ou peut-être était-ce la douleur. Son corps trahissait l’homme trop jeune pour être vieux. Il ne pouvait être retardé par ces considérations matérielles. Il déballa de sa sacoche une seringue en céramique, vissa délicatement l’aiguille de verre et s’injecta l’opium à la base du genou. L’effet serait temporaire, mais ce serait suffisant. Du moins, il l’espérait. Déjà au loin, il entendait le brouhaha de ses poursuivants.
Il reprit sa route, claudiquant dans le halo velours des réverbères. Bientôt, il lui faudrait user sa lampe. Il parcourait ces lieux depuis qu’il était enfant, mais l’obscurité cachait des démons qu’il préférait éviter. Ce soir les fumées acides et les nuages de cyanure étaient si denses que malgré toute sa bonne volonté, le faisceau de lumière ne faisait que chatouiller les ténèbres. Il fut un temps où les batteries électriques duraient des jours, un temps sans tour de brique, un temps que Jacques n’avait jamais connu ni son père ni son grand-père. Eux s’étaient toujours contentés de ces batteries organiques à base de tubercules génétiquement modifiés produisant à peine quelques Watts. Déjà, le métal était prohibé. Déjà, des milices parcouraient les villes et les campagnes pour prôner un retour à la Chair. Déjà, détenir du métal était un péché capital. Or lui avait fait pire, bien pire.
Jacques tourna à l’angle de la trois cent soixante-quinzième tour. De subtiles différences distinguaient ces bas quartiers des résidences huppées de la première tour. La même brume étouffait les mêmes murs érigés dans la même brique rouge. Mais ici, la crasse était plus noire, les lampadaires plus chancelants, les canalisations plus tarabiscotées. L’eau conduisant l’électricité projetait des étincelles là où le gel avait brisé les câbles. Sa tante lui racontait souvent l’histoire de l’homme au filin de cuivre. Corrompu par les ouvrages occultes d’un certain Edison, un rascal avait assassiné plus de cent larrons pour récupérer quelques grammes de cuivre sur les marchés noirs. Il avait tissé de longs fils de métal, enroulés en bobine, il en avait fait une batterie qui alimentait un système électrique de son invention qui éclairait à plus de dix mètres. Dix mètres ! Jacques accusa un mouvement de recul, une chose probablement organique venait de le percuter. Impossible de déterminer précisément ce qui rampait désormais sur le sol et se faufilait furtivement dans une canalisation avec quelques éclaboussures et une large trainée de fluides corporels. Jacques aurait bien eu besoin d’une pareille lampe. N’importe quel habitant de cette purée de pois en aurait eu besoin. Mas, un trésor pareil attire l’attention et le gouverneur avait fait fusiller l’homme au filin de cuivre, la lampe miracle avait été démantelée, le métal-péché fondu dans la grande forge de la première tour, et versé dans un trou béant, celui qui mène directement jusqu’au centre de la Terre, comme un tribut des hommes aux démons des Enfers.
Jacques s’approche du mur d’habitation noir de crasse. Tous les matins, les habitants devaient nettoyer la plaque d’identification de leur domicile pour favoriser les échanges et le dialogue social comme disait le gouverneur, mais il ne fallait que quelques heures aux éléments pour tout recouvrir d’une couche huileuse et grisâtre. L’aventurier gratta la plaque avec un couteau céramique. Deux mille deux cent deux. Il n’était plus très loin, il devait faire vite. Le thermomètre aurait indiquait huit heures. Jacques avait toujours été bon pour déterminer l’heure-température. Le jour se levait autour de zéro degré, quand le soleil culminait et réchauffait la voute des nuages, il était cinquante degrés, puis la température déclinait. Quand le soleil quittait l’horizon, une nuit sans heure s’abattait et les seuls qui osaient affronter les tempêtes de glace étaient équipés de fourrures épaisses et d’armures plastiques. Jacques avait fait partie de ces explorateurs de la nuit pour le compte des autorités. C’est au cours d’une de ces expéditions qu’il avait rencontré Adam.
Deux mille deux cent vingt-quatre. La porte de bois grinça, refusant de s’ouvrir. Jacques donna un violent coup d’épaule. Il faudrait huiler le plastique de ces gonds pensa l’homme un instant avant de balayer cette idée grotesque. Il ne reviendrait jamais ici. Un hurlement étouffé lui parvint. Il franchit le pas de la porte d’un pas leste, traversa la pièce à vivre obscure bondissant au-dessus de trois couvertures et de quelques ustensiles, évitant la carcasse de viande fumée encordée au plafond et se jeta dans une trappe ouverte d’où émanait une lueur vacillante et de sourds cris.
Les roches du souterrain étaient humides et dans sa précipitation Jacques culbuta une stalactite. Bon gré, mal gré, il poursuivit sa route, pressé par la souffrance tangible des hurlements qui, amplifiés et déformés par les creux et les bosses, rebondissaient sur les parois difformes du couloir. Cette voix, c’était sa belle-fille. Le tunnel menait à une grotte naturelle de moyenne dimension. La jeune femme était adossée à un pilier calcaire, le visage écarlate, les cuisses écartées. Une silhouette encapuchonnée la soutenait fermement. Un troisième individu complétait la scène. Adam.
Dans le jargon des chasseurs de nuit, la Traque consistait à exterminer les contrebandiers des rues de la capitale. Le boulot était bien payé afin d’éviter que les chasseurs ne tombent eux même dans la contrebande, mais épuisant moralement. Il fallait en définitive assassiner son propre genre. Un soir, quelques degrés avant la nuit noire, en faisant l’inventaire d’une saisie récente, Jacques avait remarqué une toile qui bougeait anormalement. C’est là qu’il avait découvert Adam, recroquevillé de froid, un petit garçon comme les autres. D’autres chasseurs n’auraient pas fait de quartier. Jacques recueillit le petit garçon et l’éleva comme l’un des siens. Rapidement, le chasseur comprit que cet enfant était différent, mais plutôt que de le rejeter et de le vendre au gouverneur, il lui donna tout son amour et l’aida à s’intégrer dans la communauté des hommes. Adam grandit, Adam aima et on l’aima en retour. Son terrible secret n’effraya pas la femme qui l’épousa. Mais les parents de sa dulcinée trahirent le jeune couple, peut-être l’appât du gain, peut-être la morale, car Adam n’était pas fait de chair. Sous la peau synthétique se cachait une armature en platine et des organes d’acier, de l’or liquide coulait dans ses veines. Il était le péché incarné.
Jacques détourna le regard un instant. On n’avait pas besoin de lui ici. Adam serra tendrement la main de sa femme. L’enfant sortit du ventre de sa mère. Dans cette grotte, tous espéraient que l’enfant métis de chair et d’argent serait symbole de réconciliation entre deux mondes. À l’étage, les fanatiques armés de piques et de flambeaux pénétraient ce lieu nouvellement saint.

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Guillaume Dalaudier · il y a
Une entrée en matière presque cinématographique avec ses plans serrés sur les bottes du protagoniste, puis un background qui se révèle d’une grande profondeur pour un texte aussi court. J’ai beaucoup aimé!
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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JACB · il y a
Je me suis aventurée à pas de loup dans votre histoire dont le genre n'est pas ma tasse de thé mais votre style et votre univers campés avec audace et vocabulaire pointu m'ont saisie et je suis restée jusqu'au bout charmée par ce récit brut et noir qui chute sur l'espoir de la vie.Bravo, vraiment! +5
Vous aventurerez-vous dans mes brumes de rhum Saks ?

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Manu · il y a
Texte riche et fertile, mélange entre un environnement et une ambiance à la Lovecraft (les racines, la brume, les tours, la trappe conduisant dans le monde souterrain...) et un récit dystopique à la K.Dick (l'homme traqué, le simulacre-robot... dédicace spéciale à blade runner 2049 ! ). L'inscription de ce monde un peu steampunk dans notre réalité (la référence à Edison) immerge davantage. Mes voix !
Et je t'invite à lire la mienne ;)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ce-pays-aux-etoiles-immortelles

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Saks · il y a
Yes, merci Manu, Désolé de répondre si tard, je m'en vais lire ta nouvelle de ce pas.
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Splint · il y a
Une forme d'inquiétante étrangeté. À relire pour s'imprégner de cet univers riche.
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Saks · il y a
Merci beaucoup splint. :)
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Pascal Depresle · il y a
Un univers presque onirique pour ce très bon texte. Mes voix. Si le cœur vous en dit je vous invite à découvrir le mien avec "Le Grandpé", "L'héroïne" ou "Tata Marcelle"
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Saks · il y a
Un grand merci, je m'en vais de ce pas lire vos textes.
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite et fascinante ! Mes votes ! Mon récit, “Croisière”, est en compétition pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à partir en voyage si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et passez de bonnes fêtes!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Saks · il y a
Merci beaucoup, je ne manquerais pas de lire votre texte.
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Patrick Peronne · il y a
Le moins qu'on puisse dire c'est que votre imagination est fertile et productive. C'est un texte à lire plusieurs fois pour en appréhender tout le suc, mais devant me contenter d'un seul passage (pour aujourd'hui), je vais le soutenir pour sa richesse, sa densité, son style et cet univers imaginé avec talent.
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Saks · il y a
Merci! Je sais que le texte est dense est un peu ardu à lire, il est compliqué de contenir un univers en si peu de mots. Merci deprendre le temps de lire et relire.
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