Dans la baignoire flotte un champ de myosotis

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Parler de moi ? Pour dire quoi ? Franchement, qui ça intéresse  [+]

Image de Été 2018
Elle a dit :

« Puisque tu es loin et parce que tu as envie de savoir, rêve-moi.
Imagine-moi.
Écoute-moi.
Touche-moi.
Prends mon visage dans tes mains et ma voix dans ta bouche.
Troque-les contre tes silences.
Scotche-les sur moi, tes silences et prends. Prends tout.
C’est pour toi.
Approche tes mains et promène-les sur ma peau. Ma peau est arrondie et douce.
Tu la sens, là, la douceur ? Dis-moi, est ce que tu la sens, la douceur ?
Installe-toi dans l’instant et pas seulement dans l’instant.
Installe-moi dans le confort moelleux de tes bras qui m’empaquètent déjà.
Confisque-moi.
Rapte-moi.
Joue. Flâne. Lambine. Paresse et viens.
Viens.
Sur mes tempes, le tracé bleuté d’une toute petite veine est bilatéral. On dirait un ruisseau, fin et limpide, là, à droite et à gauche, entre mes joues et mon front.
Mon front se plisse, indocile, imbécile, au rythme des peurs et du temps qui passe. Tu le sens, là, le temps qui passe ? Dis-moi et les peurs, est ce que tu les sens, les peurs ?
Tes doigts, dans mes cheveux, ébouriffent la friche, presque maîtrisée mais libre, qui fait ce qu’elle peut pour ne pas ressembler à un petit pelage animal de la couleur d’un champ de pâquerettes et de coquelicots orphelins de pétales et de vert.
Plus bas, mes sourcils sont doux. Tu as raison de les imaginer clairs. Ils sont clairs et mes yeux sont des réverbères.
Les iris, ceux des réverbères, sont des bébés baignoires.
On dirait des flaques. Les flaques sont bleues et maquillées de roselières en cils de la couleur du ciel la nuit et mes larmes, bien à l’abri dans leurs petits sachets lyophilisés et un peu lourds, sont des salines.
Mon nez renifle ton odeur et c’est bon. Si bon.
Deux petits chemins – arqués comme de drôles de rigoles – sont à peine creusés. Symétriques, ils mènent vers ma bouche qui est, comme tu le dis si bien, un trait. Juste un trait, tout fin, qui sourit tout le temps et qui chuchote tes mots préférés.
Mon menton est une sorte de socle, solide et rond, qui veille sur mon cou et là, une cicatrice lisse est rose. Elle penche. Elle trace une frayeur ancienne et presque effacée. Presque.
Plus bas, deux secrets, ronds, lourds et blancs, sont engouffrés dans ta bouche emplie et tes mains sont molles, incarcérées dans une dentelle superflue.
Mon ventre est ému et derrière, mon dos bascule.
Sans résille, les bas de soie ne quadrillent rien. Ils sont noirs et lisses. Ils glissent.
Maintenant, tu es là et tu sais plus que mon visage et ton impatience, qui tremble un peu, trempe dans un bain de fleurs parfumées. »

Il a dit « merci ».
Il a tout pris.
Il a tout donné.
Elle a dit « merci ».
Il a pleuré.
Elle aussi.
Cette nuit, les réverbères sont allumés et les myosotis nagent dans un jus semi-liquide, tiède et sucré et les baignoires sont en opaline.

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