Cyclo-pousse

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Je suis traductrice. Je participe régulièrement à un atelier d'écriture et j'ai un blog de récits divers (plus ou moins courts ! ;-)). http://unmurmuredeliberte.fr/ Au plaisir d'écrire et  [+]

Image de Hiver 2020

— Vous êtes sourds ou quoi ? Il faut vous jouer de la trompette dans les oreilles pour vous faire réagir ? Dégagez, dégagez ! Vous êtes sur la piste cyclable !
Nous avons tout juste le temps de faire un bond sur le côté. Le vélo enragé nous frôle les mollets. Piétons, joggeurs, trottinettes et autres usagers illégitimes de la voie royale, clairement délimitée par son ruban blanc, échappent de justesse à la folie turbulente. La bicyclette balaie scrupuleusement la largeur de son espace réservé. Son jockey fou, debout sur la machine infernale, appuie rageusement sur les pédales. Il hurle menaces et insultes à la foule des promeneurs abasourdis ou apeurés. Sa silhouette braillarde disparaît aussi vite qu’elle a surgi et laisse derrière elle un fantôme d’incrédulité.
Les gens se regardent sans mot dire. Puis, la sidération qui les a médusés les quitte peu à peu, les invitant toutefois à reprendre leur promenade hors du chemin interdit qui se retrouve déserté. Le prochain ding ding du vélo qui les croise provoque chez certains quelques sursauts réflexes et quelques gestes désordonnés de panique. Mais le calme revient rapidement. Ce cycliste-ci n’est qu’un simple promeneur comme les autres.
Je reprends mon jogging rassérénée, poussant même l’audace jusqu’à franchir le ruban blanc afin d’éviter les pavés glissants.
— Casse-toi de là, face de citron, si tu veux pas que je te démolisse la gueule ! T’es pas dans tes rizières ici !
Je n’avais rien entendu ! Il est pourtant déjà de retour ! Le cauchemar repasse en effet dans l’autre sens et je l’évite de justesse. Mais, désorientée, je trébuche et je me retrouve à deux doigts de finir ma chute dans le canal. Il est loin quand je me relève et il tempête déjà contre d’autres obstacles.
Je ne ressens aucune colère contre cet homme, même pas de l’indignation. À peine de la mélancolie. C’est qu’il a raison : je ne suis pas dans mes rizières ici. Je cours sur l’asphalte, au milieu de la circulation, et je dois subir l’agression des vélos. L’horizon qui se dessine de l’autre côté du canal est bétonné. Et si je ferme les yeux, je n’arrive plus à imaginer les montagnes. Le vert éclatant des jeunes tiges est gris ; la neige des sommets est grise ; les toits sont gris. Mon paysage se peint en noir et blanc. Je rouvre les yeux et le squelette d’un immeuble en construction promet de mieux calfeutrer la ville encore.
Au loin, l’absurde tumulte à deux roues a repris et s’approche à grande vitesse.
— Tu tiens plus à la vie, mémé ? Et toi, gros lard, t’as pas assez de place sur le trottoir ? Foutez-moi le camp !
Je ne sais pas quelle pulsion me saisit, mais je me place immédiatement à sa disposition. Mes muscles s’activent et je me mets à courir à la poursuite de l’engin diabolique. Mes baskets frôlent à peine l’asphalte, mon cœur sautille dans ma poitrine, mon souffle se fait bruyant. Mon corps s’engage dans une synchronie rythmique qui s’accélère. Cette flèche qui va heurter la menace roulante, c’est moi. Moi qui suis ici, dans la ville. Moi qui vis. Malgré l’horizon qui se bouche, malgré les couleurs qui déteignent en une déclinaison de gris sales.
Je vais le rattraper, c’est certain. Je ne distingue autour de moi qu’une foule compacte qui encourage celle qui la représente et la défend, celle qui veut la venger. Portée par cet appui muet, par la force de ces regards qui m’enveloppent, je survole la piste.
Cependant, pressentant ma présence à ses trousses, la brute jette un œil derrière elle. La fraction de seconde d’inattention fatale. L’erreur. Le guidon dévie à peine. La roue avant heurte le pavé et l’affreux énergumène est projeté dans le canal. J’observe la délectable scène au ralenti. Son corps traçant un parfait arc de cercle aérien finissant sa course dans l’eau ; sur son visage tourné vers moi, un rictus amer.
La foule s’est tassée sur le bord pour assister au spectacle. Dans l’eau aussi, son tapage est assourdissant. Il frappe la surface de ses membres affolés, vociférant des insultes à la cantonade.
Des insultes ?
— À l’aide ! Au secours ! Je ne sais pas nager !
Les gens silencieux le regardent, se regardent… Interrogations multiples, partagées, et inexprimées. Un étonnement réfléchi s’ébauche sur les visages. Quelle misère à notre époque de ne pas savoir nager...
L’heure n’est manifestement pas à l’action. Le coup de théâtre a plongé dans la léthargie les spectateurs trop chamboulés par les fréquentes allées et venues de l’ouragan. Les voici physiquement incapables de réagir à présent. Et moi alors ? Freinée net dans ma course quasi aérienne par sa fulgurante tentative d’ascension, je me tiens à leurs côtés. Je contemple son ballet aquatique. Personne ne sort son téléphone portable.
Nous reprenons le cours de nos déambulations. Le calme est revenu.

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Safia Salam · il y a
Excellente fin, osée et méritée ! ;-))
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Norsk · il y a
Je trouve aussi ! Qu'il se débrouille ! ;-)
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Brigitte G. · il y a
La cohabitation entre piétons, cyclistes, trottinettes et autres engins roulants est difficile. Il faut pourtant que chacun trouve son espace en respectant celui des autres. Moins virulente que votre cycliste, loin s'en faut, il m'est arrivé de râler après des piétons qui marchaient sur la piste réservée aux deux roues alors qu'ils avaient une voie piétonne juste à côté. En tout cas j'ai bien aimé votre histoire mais la fin est plutôt immorale non ? LOL
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Norsk · il y a
Ah... La morale... On peut tout remettre en question... ;-)
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Hervé Poudat · il y a
Un texte chargé d'une émotion sourde. Sourde comme la foule à la détresse du cycliste qui va se noyer. IL y a aussi beaucoup de piétons qui prennent des risques à marcher avec des enfants sur les pistes cyclables. Mais c'est une autre histoire...
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Norsk · il y a
Une histoire à écrire ! ;-)
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M BLOT · il y a
J'ai aimé votre texte ! Je vous invite à plonger dans le songe
Une petite poésie
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-songe-5
prenez soin de vous
Michaël

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Je crois que je viens à temps pour vous donner mes points. Vous les méritez bien.
QUI SÈME RÉCOLTE!
Je vous invite à lire: " DIGOINAISES CORPS ET ÂMES" Merci d'avance.

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Marc D'ARMONT · il y a
Excellent. Bien aimé le cynisme de la fin. Bravo
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Norsk · il y a
Cyclisme et cynisme sont peut-être proche ? ;-) Merci !
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Gina Bernier · il y a
Tous ensemble pour le regarder tomber dans le canal... Mais aussi pourquoi cet énergumène perturbait avec son vélo de si gentils promeneurs!Jusqu'au denier moment j'ai cru que mémé aller sauter pour le récupérer... Vous avez crée un suspens terrible.
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Norsk · il y a
Tous sauvés par l'inaction ! Même pas mémé ne bougera ! :-)
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Isa. C · il y a
Personne n'a sorti son portable pour filmer?... Pff tout fout l'camp..
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Norsk · il y a
Eh non ! C'est de la SF ! :-)
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Vrac · il y a
"Les embarras de la circulation" à l'heure de la ville partagée. C'est drôle, même si la fin est amère
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Norsk · il y a
Un tantinet de non intervention calculée ! ;-)

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