Croyez-vous que l'on puisse aller des abysses aux cieux en passant par le ventre d'une baleine ?

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J'aime écrire sur l'ombre et la lumière, aller là où le coeur palpite un peu plus fort. Mon blog : https://alienoroval-sesouvenirdubleu.blogspot.com et ma page :  [+]

Image de Hiver 2015

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Assise dans le couloir, le dos légèrement voûté, les épaules rentrées, j’attends fébrilement. Ma tante me rejoint, avançant d’un pas déterminé. Cela fait tant d’années que je ne l’ai pas vue ! Elle n’a pas tant changé, juste un peu forci, je crois. Toujours les mêmes tenues strictes et impeccables, ce chignon acrobatique, volumineux, aérien, fixé par une conséquente quantité de laque, ce maquillage d’un autre temps combinant fond de teint épais, poudre parfumée à outrance, fard à joue orangé, fard à paupières vert mousse et une épaisse couche de rouge à lèvre vermillon s’insinuant dans les ridules autour de sa bouche.
Elle arrive vers moi. Je me lève.
— Ah, ma petite Camille, enfin ! lance-t-elle avec emphase.
J’ai 42 ans, mais elle s’adresse à moi comme si j’étais encore une enfant.
Ma tante me fixe de ses yeux perçants.
— Camille, tu dois lui parler ; le moment est venu ! Le temps est compté maintenant...
— Tu sais que je n’ai pas revu Maman depuis plus de 24 ans...
— Oui, justement, c’est bien de cela qu’il s’agit ! Ta mère en a terriblement souffert et elle souhaiterait te revoir avant qu’il ne soit trop tard. Elle voudrait que tu lui demandes pardon afin de partir le cœur léger.
À ce moment-là, j’ai bien cru que j’allais quitter les lieux sans plus attendre. J’ai revu le cagibi minuscule, poisseux, humide, noir comme les ténèbres où Maman m’enfermait pendant des heures pour d’infimes incartades. Il suffisait d’un verre d’eau renversé maladroitement, du gras de la viande recraché involontairement après qu’elle me l’ait fait avaler de force, d’un haussement d’épaule ou d’un rictus nerveux mal interprété, d’un mot qui lui déplaisait. Et si, par malheur, il m’arrivait de faire pipi au lit, alors c’était la nuit entière que je passais dans le cagibi, enroulée dans mon drap humide et puant. Pour le supporter, je m’imaginais avoir été avalée, par mégarde, par une baleine immense, qui pendant la nuit allait traverser tout l’océan. Nous croisions des poissons phosphorescents remontés des profondeurs pour nous saluer, des requins ricaneurs, des pieuvres farceuses, des bancs de méduses translucides tourbillonnant dans les remous marins. Puis, dans les mers chaudes, nous rencontrions de magnifiques poissons multicolores nageant au-dessus d’une barrière de corail incandescente et au petit matin, la baleine me recrachait sur une plage de sable fin bordée de cocotiers et de bananiers émergeant d’une nature luxuriante.
Pour sortir du cagibi, il me fallait toujours demander pardon à ma mère, comme si j’avais commis une grande faute. Elle voulait un repentir sincère. Pas question de bâcler la cérémonie du pardon sous peine d’être enfermée à nouveau.
Lorsqu’une note ne la satisfaisait pas, elle prenait des ciseaux et coupait mes longs cheveux. C’était ma punition. Et bien sûr, il me fallait lui demander pardon.
— Camille, Camille... tu m’écoutes ? s’inquiéta ma tante.
— Oui, bien sûr.
— Très bien. Je vais entrer avec toi dans la chambre. Ta mère est très faible et je pense que ses derniers instants sont proches. Je compte sur toi, Camille, pour faire ce qu’il faut.
— D’accord.
Je pénètre dans la chambre en marchant derrière ma tante. L’odeur doucereuse de la mort flotte déjà.
Maman, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Une frêle femme toute ridée, aux cheveux blancs, portant une blouse d’hôpital trop grande. Ses yeux sont mi-clos ; elle respire difficilement. Ma tante lui dit que nous sommes là, puis s’éloigne, me laissant assise juste à côté de Maman qui me regarde maintenant de ses grands yeux inquiets.
Je prends ses mains, me penche vers elle et murmure à son oreille :
— Je te pardonne.
Une lueur passe dans ses yeux, elle ébauche un sourire, puis ses yeux se vident de toute vie alors que ses mains s’abandonnent dans les miennes.
Je reste assise un moment sans bouger.
Ma tante s’avance vers moi, pose sa main sur mon épaule.
— Tu as dit ce qu’il fallait Camille.
— Je le crois aussi.

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