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Croyez-vous que l'on puisse aller des abysses aux cieux en passant par le ventre d'une baleine ?

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Aliénor Oval

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FINALISTE
Sélection Jury

Assise dans le couloir, le dos légèrement voûté, les épaules rentrées, j’attends fébrilement. Ma tante me rejoint, avançant d’un pas déterminé. Cela fait tant d’années que je ne l’ai pas vue ! Elle n’a pas tant changé, juste un peu forci, je crois. Toujours les mêmes tenues strictes et impeccables, ce chignon acrobatique, volumineux, aérien, fixé par une conséquente quantité de laque, ce maquillage d’un autre temps combinant fond de teint épais, poudre parfumée à outrance, fard à joue orangé, fard à paupières vert mousse et une épaisse couche de rouge à lèvre vermillon s’insinuant dans les ridules autour de sa bouche.
Elle arrive vers moi. Je me lève.
— Ah, ma petite Camille, enfin ! lance-t-elle avec emphase.
J’ai 42 ans, mais elle s’adresse à moi comme si j’étais encore une enfant.
Ma tante me fixe de ses yeux perçants.
— Camille, tu dois lui parler ; le moment est venu ! Le temps est compté maintenant...
— Tu sais que je n’ai pas revu Maman depuis plus de 24 ans...
— Oui, justement, c’est bien de cela qu’il s’agit ! Ta mère en a terriblement souffert et elle souhaiterait te revoir avant qu’il ne soit trop tard. Elle voudrait que tu lui demandes pardon afin de partir le cœur léger.
À ce moment-là, j’ai bien cru que j’allais quitter les lieux sans plus attendre. J’ai revu le cagibi minuscule, poisseux, humide, noir comme les ténèbres où Maman m’enfermait pendant des heures pour d’infimes incartades. Il suffisait d’un verre d’eau renversé maladroitement, du gras de la viande recraché involontairement après qu’elle me l’ait fait avaler de force, d’un haussement d’épaule ou d’un rictus nerveux mal interprété, d’un mot qui lui déplaisait. Et si, par malheur, il m’arrivait de faire pipi au lit, alors c’était la nuit entière que je passais dans le cagibi, enroulée dans mon drap humide et puant. Pour le supporter, je m’imaginais avoir été avalée, par mégarde, par une baleine immense, qui pendant la nuit allait traverser tout l’océan. Nous croisions des poissons phosphorescents remontés des profondeurs pour nous saluer, des requins ricaneurs, des pieuvres farceuses, des bancs de méduses translucides tourbillonnant dans les remous marins. Puis, dans les mers chaudes, nous rencontrions de magnifiques poissons multicolores nageant au-dessus d’une barrière de corail incandescente et au petit matin, la baleine me recrachait sur une plage de sable fin bordée de cocotiers et de bananiers émergeant d’une nature luxuriante.
Pour sortir du cagibi, il me fallait toujours demander pardon à ma mère, comme si j’avais commis une grande faute. Elle voulait un repentir sincère. Pas question de bâcler la cérémonie du pardon sous peine d’être enfermée à nouveau.
Lorsqu’une note ne la satisfaisait pas, elle prenait des ciseaux et coupait mes longs cheveux. C’était ma punition. Et bien sûr, il me fallait lui demander pardon.
— Camille, Camille... tu m’écoutes ? s’inquiéta ma tante.
— Oui, bien sûr.
— Très bien. Je vais entrer avec toi dans la chambre. Ta mère est très faible et je pense que ses derniers instants sont proches. Je compte sur toi, Camille, pour faire ce qu’il faut.
— D’accord.
Je pénètre dans la chambre en marchant derrière ma tante. L’odeur doucereuse de la mort flotte déjà.
Maman, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Une frêle femme toute ridée, aux cheveux blancs, portant une blouse d’hôpital trop grande. Ses yeux sont mi-clos ; elle respire difficilement. Ma tante lui dit que nous sommes là, puis s’éloigne, me laissant assise juste à côté de Maman qui me regarde maintenant de ses grands yeux inquiets.
Je prends ses mains, me penche vers elle et murmure à son oreille :
— Je te pardonne.
Une lueur passe dans ses yeux, elle ébauche un sourire, puis ses yeux se vident de toute vie alors que ses mains s’abandonnent dans les miennes.
Je reste assise un moment sans bouger.
Ma tante s’avance vers moi, pose sa main sur mon épaule.
— Tu as dit ce qu’il fallait Camille.
— Je le crois aussi.

PRIX

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Arlo · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Stéphane Sogsine · il y a
J'ai frissonné en lisant cette nouvelle que short m'a proposée au hasard. De l'horreur du cagibi à la magie de l'océan. Une enfance en quelques lignes. Bravo
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Utilisateur désactivé · il y a
Le titre m'a interpellé et le texte m'a toucher.bravo. venez voir ma page si vous avez le temps . +1
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Aliénor Oval · il y a
Merci beaucoup. Je note pour votre page. :)
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Dorothey Moine · il y a
+1 ! (dsl pour le retard) Un lien vers mon poème au passage^^
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/averse-d-ete

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Ganga · il y a
beau et bon
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Aliénor Oval · il y a
Merci Ganga
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Bertrand · il y a
belle finale Aliénor
à bientôt^^

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Aliénor Oval · il y a
Merci Bertrand et félicitations à toi. :)
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Véronique Riéra · il y a
bonjour Aliénor et sincèrement merci pour ce texte;"voir" cette mère quitter ce monde en paix avec elle-même par l'intermède de sa fille et la façon juste que vous avez de le décrire est juste poignant.bonne continuation pour la suite et au plaisir de vous lire
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Aliénor Oval · il y a
Bonjour Martha, merci pour votre commentaire très touchant et vos encouragements.
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Pierrot · il y a
Mon vote en toute simplicité.
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Aliénor Oval · il y a
Merci à toi. :)
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Zutalor! · il y a
Quel titre ! J'en ai un encore plus long à proposer :
"On ne peut pas prendre un "pardon" lancé dans le vide neuronal d'un ascendant honni pour un vrai pardon sauf si on est une vieille tantine qui a toujours désiré que la paix, même tardive, même factice, règne dans les familles."
Et aussi un très court :
"Bon voyage !"
Sinon un tout petit reproche :
— Camille, Camille... tu m’écoutes ? s’inquiéta ma tante. Ce passé simple au milieu d'un récit au présent fait sursauter.Bonne continuation...
: )

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Aliénor Oval · il y a
Merci Zutalor! pour ta remarque pertinente qui me permettra d'être plus vigilante par la suite. A bientôt. :)
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Isabelle Lambin · il y a
Bonjour,
Comme-une-plume sévit sur Short. Elle passe flatter les auteurs, généralement sur un ancien texte ou sur un récent mais ne laisse aucun vote et vous invite à venir voter pour elle. Devant cette injustice, je lui ai demandé hier soir de retourner chez chaque auteur qu'elle a berné pour y déposer une voix (elle a effacé mes commentaires). Merci de vérifier que réparation soit faite. Bonne journée :o)

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Thierry Covolo · il y a
Sensible et sobre, ce qui est toujours très difficile à réaliser. Tout est juste dans ce texte. Je vous souhaite d'aller au bout de cette finale. Un de mes rares votes est pour vous.
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Aliénor Oval · il y a
Merci Thierry pour votre commentaire qui me touche car pour moi la justesse dans un texte est primordiale. Et merci pour votre vote, d'autant plus précieux qu'il est rare.
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