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Croc-en-patte

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Alexandre

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L'impact des gouttes sur le métal résonna un bref instant dans le silence de la cour. Sous le coup de la peur, elle avait mouillé sa jupe.
En la voyant ainsi agrippée au-dessus du vide à une mince latte de bois, je ne pus réprimer un frisson d’effroi qui me fit hérisser le poil. J’aurais tout donné pour être à sa place. Pour moi une chute de cette hauteur n’aurait posé aucun problème. Mais pour elle, tomber depuis le haut de la grange sur les tôles ondulées de la porcherie pouvait s’avérer fatal.
Heureusement Margot était souple et du tas de foin d’où j’étais juché, je la vis parvenir à poser un pied dans une anfractuosité du mur. Mais juste au moment où je la croyais sortie d’affaire, sa chaussure ripa et elle faillit lâcher prise. Ce n’est qu’au prix d’un grand effort - dans une grimace déformant son visage, bandant tous ses muscles - qu’elle parvint à se rétablir. Elle se hissa sur le plancher tandis que je miaulai pour l’encourager et entra dans la grange saine et sauve.
Mais jusqu’à quand ?
Je la rejoignis d’un bond et lapai un peu de sang rependu au sol. Cela avait un goût de fer et d’alcool. Oui, je l’assure, avec un palais aiguisé comme le mien, au-delà d’une certaine quantité, il est aisé de sentir le goût de l’alcool dans le sang.
Elle massa son dos douloureux en suivant du regard les traces rouges et luisantes qui descendaient jusqu’en bas de l’échelle, l’air à la fois soucieuse et peinée.
J’avais assisté à toute la scène, Margot n’avait rien à se reprocher. Elle travaillait à l’étage de la grange quand il l’avait prise par surprise pour lui faire je ne sais quel sale coup. Elle ne l’avait pas entendu monter et n’avait fait que se défendre, par réflexe.
Elle avait toujours été douce et ce n’est pas parce qu’elle m’avait recueilli avec tant de bonté que je dis cela. Que l’on me donne la parole et je témoignerais de tout le mal qu’il lui avait fait, les coups, les injures, les viols. Et ce depuis le jour où elle avait dû l’épouser. La plupart du temps il n’était que sombre et bourru. Mais il pouvait aussi se montrer très mauvais, surtout quand il avait bu, ce qui était fréquent. Je ne compte plus les coups de pied qu’il a pu m’asséner, simplement parce que j’avais eu la mauvaise idée de me trouver sur son chemin. Il en était de même pour tous les animaux de la basse-cour. Mais pour nous autres ce n’était rien en comparaison de ma pauvre Margot qui subissait les assauts permanents du caractère irascible et violence de son mari.
Elle descendit l’échelle prudemment en guettant le moindre signe de présence, le moindre mouvement ou bruit de pas. Le coup de fourche qu’elle lui avait donné par accident, avant qu’il ne la pousse brutalement à travers le bois pourri du haut de la grange, l’avait blessé plus profondément qu’elle ne l’aurait pensée. Çà et là de larges tâches brunes teintaient la terre battue. Haletante, elle scruta chaque recoin du bâtiment. Malgré la grande quantité de sang, tout laissait à penser qu’il s’en était tiré et qu’il était parvenu à sortir.
Elle se plaqua dos à la porte, la sueur perlant de son front et maugréa en secouant la jupe humide qui lui collait aux cuisses. Puis soudain, comme à chaque fois qu’il entrait dans une crise de colère, les animaux de la ferme - jusque-là muets et aux aguets - s’agitèrent. Je feulai en le voyant approcher en titubant avec son fusil de chasse, la folie dans le regard. Sa chemise était maculée de sang et il peinait à marcher. Mais il avançait malgré tout et les traits du beau visage de Margot se crispèrent quand elle l’aperçut à son tour. Elle eut juste le temps de fermer la porte et de la condamner avec un madrier avant de se réfugier derrière une barrique, transie d’angoisse.
Il tira un coup de feu, faisant retomber un silence de mort sur la ferme, et tapa avec férocité dans la porte qui ne céda pas. Puis, à mon grand soulagement, ses pas semblèrent s’éloigner. Mais subitement le bruit du tracteur envahit la cour et l’instant d’après les planches de la porte volaient en éclat dans un fracas assourdissant.
Acculée, Margot monta à l’échelle d’un seul élan. Je la suivis et l’imitai en me cachant sous la paille à ses côtés.
Il l’appela plusieurs fois en jetant furieusement tout ce qui lui tombait sous la main. Il beugla et proféra des menaces. Et soudain il se tut. Margot retint son souffle et tendit l’oreille. J’entendais son cœur bondir dans sa poitrine. Je sentais la peur sourdre de tout son être.
Les barreaux de l’échelle émirent une sorte de gémissement. Lentement - avec lourdeur, le souffle rapide et irrégulier - il gravit un à un les échelons et atteignit l’étage. Ses pas approchèrent de nous. Toujours en silence, il empoigna la fourche qui l’avait blessée et se mit à la planter avec rage au hasard dans les tas de foin. Par deux fois les coups faillirent nous toucher. En désespoir de cause, Margot finit par sortir de la cache pour lui faire face et tenter de le résonner.
Mais il ricana en l’insultant, puis arma son fusil. Alors, au moment où il fit un pas en arrière pour ajuster son tir, je me faufilai entre ses jambes.
Subitement, le temps perdit sa vélocité.
Chaque mouvements étaient comme décomposés, au ralenti.
D’abord il perdit l’équilibre et vacilla. Ensuite son pied se posa dans le vide, là-même où il avait envoyé Margot à travers les planches de la grange. Il lâcha son fusil et ses bras firent des moulinets à la recherche de quelque chose à quoi se raccrocher. Je vis la bouche de Margot dessiner un « o » avant qu’elle ne cache son visage derrière ses mains.
Enfin, l’étonnement prenant la place de son masque de haine, le temps reprit son cours normal et il bascula en arrière.
Dans un bruit tonitruant, il s’écrasa en contrebas sur les tôles de la porcherie qui cédèrent sous son poids dans les grognements féroces des cochons affolés.
Je vis l’espace d’un instant ses yeux grands ouverts, le sang coulant de ses oreilles avant que les cochons se jettent sur lui et le dévore.

PRIX

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Thara · il y a
Une histoire sans demi-mesure, sur une fin brutale...
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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne journée.
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Jean Calbrix · il y a
Ouah, un TTC bien glauque et bien noir avec un suspense infernal. Bravo, Alexandre, pour votre texte qui se sirote comme du petit lait § Vous avez mon vote.
J'ai un texte pour le fun et pour le rire ici : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee (en finale)

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Alexandre · il y a
Merci à toutes et à tous pour vos commentaires et vos votes.
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Keith Simmonds · il y a
Quelle horreur et quelle plume ! Mes votes !
Mon œuvre, “Kidnapping”, est en compétiton pour le Prix Court
et Noir 2017. Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur
vous en dit. Merci d’avance !

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Philshycat · il y a
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Chantane · il y a
horreur ! horreur ! mon vote +4 mon maximum et bonne chance
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Plume Le chat · il y a
Miaou ! Un congénère ! Viens faire un tour chez moi, que nous dégustions ensemble un sachet de bouchées bien saignantes !
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Charlotte Talon · il y a
Noir c'est noir il n'y a plus d'espoir +5
As-tu lu le miens " voyage, voyage " si non je t'y invite

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Joëlle Brethes · il y a
Oups... Un sale "porc" malfaisant qui finit bouffé par ses "congénères" ;-) Bravo, maître chat !
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