Craner de Thengad. Episode 1 : Où l’on apprend comment les écarts de jeunesse d’un roi eurent des conséquences inattendues.

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Bonjour à tous et toutes. Moi, c'est AL, 55 ans, pas toutes mes dents à l'instar de mon clavier auquel il manque des touches (mais je me débrouille), venue par chez vous raconter des histoires  [+]

« On ne va tout de même pas fêter les putes ?!
_ La mère du prince a droit à son jour dans le calendrier, nous ne pouvons pas faire d’exception. Et si nous essayons quand même comment allons-nous nous en expliquer ?
_ Par la morale, mon cher, cela suffira !
_ Notre souverain s’assoit dessus plus souvent que sur son trône. Il vous rira au nez.
_ Mais le peuple ne l’acceptera jamais ! Nous courrons à la catastrophe !
_ Croyez-vous ? Le peuple comme vous dites est plutôt friand de ces histoires où les princes séduisent des roturières...
_ Une bergère, une lingère, une nourrice, passe encore, mais une PUTAIN !
_ Qu’est ce que vous proposez, concrètement ? »
Il n’eut pas le temps de le dire, car le roi entra dans la salle du conseil et demanda à la cantonade « Alors, vous avez choisi un jour ? »
Ils n’avaient pas.
Embarras, rougeurs, toussotements, qui se gratte la tête, qui laisse tomber sa plume au sol, passant promptement sous la table pour échapper au courroux royal...
« Votre altesse, nous ne pouvons décemment pas accorder un jour de commémoration à une personne ayant eu une hum... activité que la Morale réprouve.
_ Vous en avez bien du culot pour oser me parler à MOI des « activités que la Morale réprouve » ! Quand on a lâchement mené au moins trois maîtresses chez l’avorteuse on ne se permet PAS de donner des leçons de morale, monsieur le ministre ! Puisque vous ne voulez pas choisir une date, je vais le faire moi-même ! »
C’est ainsi que l’on placarda sur les panneaux d’affichage l’avis suivant :
« Attendu que notre roi bien aimé Massin de Thengad a établi la qualité de successible à sa couronne du sieur Craner fils de Dalva,
Attendu que la filiation établie par la reconnaissance de paternité de notre sire est irréfragable,
Considérant que la mère de notre prince bénéfice selon la tradition d’un jour de commémoration de sa personne privée et publique,
Il a été décrété que le vingtième jour du quatrième mois de chaque année sera désormais consacré aux hétaïres. »
Mais la forme élégante de la déclaration ne changeait rien au fond...
Parmi le peuple, l’avis dominant sur cette situation « exotique » se résumait à « il ne va rien en sortir de bon ». Un roi qu’on savait valétudinaire au dernier degré (des paris couraient sur la date de sa mort avant même sa naissance) un prince invisible sorti d’un ventre public, non, franchement, qu’attendre de cela sinon le pire ?
On en fit des gorges chaudes, surtout dans l’aristocratie où l’on ne se gêna pas pour surnommer Craner (que personne encore n’avait rencontré) le fils de pute. On lui supposait des vices, des malformations, des appétits bestiaux, et surtout une santé aussi mauvaise que celle de son père ; on mêlait dans de malsains fantasmes la lourde hérédité des Thengad et les maladies vénériennes... Les rumeurs les plus absurdes couraient sur ce prince que le roi ne souhaitait pas leur faire voir.
Pour les intimes de Massin, son comportement n’avait rien de suspect. Il avait toujours assumé ses actes, compensant sa constitution fragile par une force de caractère étonnante pour un homme aussi cacochyme. A aucun moment il n’avait regretté d’avoir engrossé Dalva, qui descendait d’une longue lignée de crémiers vivant au bon air, peut-être un peu gras mais robustes. Quand Craner naquit (un nourrisson joufflu de plus de huit livres avec un solide appétit) il fut très fier de lui-même. L’année suivante le roi contracta une orchite, et quand il comprit qu’il n’aurait pas d’autres enfants il reporta ce sentiment ainsi que tous ses espoirs sur « le petit ». Il le fit élever discrètement dans le village de sa mère, présumant qu’un environnement moins vicié que celui des villes favoriserait sa croissance, tout en le gardant en sécurité : il était persuadé qu’exposer son fils aux dangers de la pernicieuse sphère politique avant qu’il ait atteint l’âge adulte était trop risqué. La décision de reconnaître officiellement sa paternité avait été prise depuis longtemps, il n’attendait que le bon moment pour cela.
Or depuis quelques jours Massin ressentait des élancements dans les jambes, était pris d’une grande faiblesse, de suées nocturnes de mauvais augure. Lorsqu’il remarqua que ses genoux enflaient, prenant une couleur livide, il envisagea le pire. Il avait vu sa sœur aînée mourir de consomption, et se souvenait avec effroi qu’après les crachats sanglants vinrent les tumeurs articulaires. Il ne se faisait guère d’illusions : sans doute il souffrait du même mal, même si ses poumons semblaient épargnés. Le « bon moment » était venu. Il lui fallait assurer sa succession au plus vite.
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