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Cranberries

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Sapho des landes

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FINALISTE
Sélection Jury

Elle avait souvent pensé à lui se demandant s’il s’était marié, s’il avait eu des enfants, s’il vivait toujours dans cette petite ville de province ou si sa passion pour la moto était restée intacte. Après quatre années d’une romance charnelle écrite en pointillés, principalement en été, ils s’étaient perdus de vue à la suite d’un malentendu, un rendez-vous manqué. Sur le moment, Katia n’avait pas vraiment éprouvé de chagrin, juste le regret que leur histoire s’arrête là. La certitude que leurs routes se recroiseraient forcément un jour l'avait rassurée. Ce fut le cas cinq ou six ans plus tard, mais elle n’était pas seule, et n’était pas sûre que ce soit lui. Enfin c’était ce qu’elle s’était dit pour se consoler de ne pas avoir osé l’aborder et parce que, s’il l’avait vue, il l’avait évitée. Les années avaient poursuivi leur course folle, Katia avait vieilli, s’était épaissie, mais restait en elle cette étincelle qui lui donnait toujours envie de vivre et d’aimer. Elle avait traversé les deux dernières décennies à sa façon, libre et aimée de son compagnon. Katia ne séduisait plus les hommes par son physique car si le temps l’avait relativement épargnée en ne lui infligeant ni rides profondes, ni usure trop apparente, le processus de vieillissement avait quand même existé et modifié sa perception d’elle-même et de son rapport aux autres. Ses besoins avaient évolué, le spirituel tendait à évincer l’action en dépit de quelques résistances davantage dictées par la voix de la raison que par désir profond. Il lui arrivait de repenser à ses amours passées et de s’interroger sur leur devenir respectif. Une fois, par le biais d’un réseau social elle avait retrouvé l’un d’entre eux. Mais la déception avait été à la hauteur de sa joie. Où était le jeune homme brun, athlétique, à la peau claire, là où elle ne voyait qu'un visage fatigué aux bajoues affaissées surmontant un corps gras et mou ? À force de fixer les yeux, l’image du premier s’était superposée à la photo du second l’espace d’un instant, suffisant pour la convaincre qu’il n’y avait pas eu de méprise. Et puis elle s’était morigénée, pour qui se prenait-elle, elle aussi n’était plus la gamine insolente à la crinière de lionne et aux lèvres rouges de trop embrasser ? Ils ne s’étaient pas revus mais échangeaient des émoticônes année après année et n’oubliaient jamais de se souhaiter leurs anniversaires. Il était grand-père et adorait sa famille, exposant un bonheur simple, modeste mais sincère à travers les photos qu’il publiait sur sa page. Katia savait qu’un tel bonheur n’était pas pour elle, elle n’avait jamais été prête pour ça mais le quotidien ne lui faisait pas peur, elle l'avait dompté. Son compagnon qui l’avait parfaitement cernée lui apportait depuis longtemps déjà cet équilibre entre stabilité et petits écarts anti-normalité ambiante. Un début d’après-midi, alors qu’elle se rendait au port en espérant y trouver du poisson frais malgré le mauvais temps qui avait empêché les bateaux de sortir pendant plusieurs jours, elle s’arrêta au bureau de tabac – ce qui en soi était un événement car elle s’approvisionnait d’ordinaire en Espagne. Quand elle se retourna après avoir payé, elle le vit. Elle sut instantanément que c’était lui. Malgré les kilos en plus, une carrure plus large, quelques rides, son regard était resté le même, un peu moqueur et envoûtant. Ils se regardèrent, étonnés, mais aucun mot ne fut prononcé. En proie à une violente sensation physique qui avait accéléré son rythme cardiaque, elle sortit et décida de l’attendre. Quand il s’approcha, le visage fermé, elle lui sourit et lui dit juste « enfin ». Il accepta son invitation d’aller boire un café sans toutefois montrer un enthousiasme débordant, ce qui provoqua en elle un état de confusion très perturbant. Hésitants, un peu gênés, Ils se racontèrent leurs vies qui finissaient, leurs espoirs et leurs désillusions, s’avouèrent en éclatant de rire qu’entendre « Zombie » des Cranberries leur évoquait à chaque fois les moments passés ensemble. Il lui confia qu’il avait réussi pendant quelque temps à suivre sa trace grâce à des amis qui vivaient sur place mais, depuis qu’elle avait déménagé pour se réfugier un peu plus loin dans les terres, personne ne la voyait plus. Et non, il n’était pas adepte d’Internet et des réseaux sociaux. Alors que la nuit tombait et que leurs portables sonnaient avec impatience, comme pour leur rappeler qu’ils avaient une vie et qu’elle devait reprendre ses droits, ils décidèrent de prolonger ce tête-à-tête et de passer la soirée ensemble. Chacun trouva une excuse débile pour expliquer à son partenaire qu’il ne rentrait pas, conscient de la tempête que leur absence injustifiable engendrerait mais peu leur importait. Ils s’étaient retrouvés, le moment était magique et ils savaient qu’une deuxième chance ne se représenterait pas. Après le dîner et d’un commun accord, sans même se concerter, il réserva une chambre d’hôtel. C’est là, entre ces quatre murs d’une banalité affligeante, qu’ils se sont aimés, d’abord dans l’urgence, avec la peur que tout s’arrête brusquement, avant que les corps avides ne se retrouvent et n’exhalent un parfum reconnu d’eux seuls. Les langues ont exploré chaque centimètre carré de la peau de l’autre, l’ont goûtée jusqu’à en avoir mal. Les mains ont caressé des courbes plus affirmées, des creux moins marqués qu’autrefois mais n’ont pas failli. Katia, tenaillée par une faim impossible à rassasier, en demandait encore et encore. Même après avoir joui, tremblante, elle se collait à lui, pressant son bassin contre le sien exigeant qu’il la chevauche à nouveau. Quand la nuit a cédé son tour aux lueurs encore fragiles d’un jour naissant, éclairant à peine leurs corps trempés sur les draps froissés, ils se sont regardés comme s’ils voulaient graver le visage de l’amant à l’arrière de leurs rétines pour l’emprisonner à tout jamais. Ils ne se sont rien promis. À l'aube, Katia n'était plus là.

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Line Chatau · il y a
J'aime beaucoup ce que vous avez écrit: émouvant, nostalgique du temps passé et pourtant tellement prêt à mordre la vie à pleine dents! La chute est belle et me parait évidente! Il est un âge qui ne favorise pas la deuxième chance!
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Sophie Debieu · il y a
Je suis venue ici car vous préférez la prose :-) et je suis ravie d'avoir fait cette lecture. C'est un récit touchant, la simplicité d'une vie menée intérieurement par des émotions fortes, fulgurantes, qui vont crescendo jusqu'au final. Merci
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Joëlle Brethes · il y a
Ces brèves retrouvailles pour un "corps à cœur" intense mais sans avenir sont émouvantes…
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Sapho des landes · il y a
Vous êtes l'une des rares personnes qui accepte que cet épisode soit "unique". Une suite impliquerait un bouleversement total ou un quotidien pétri de mensonges et d'incertitudes ce que les deux personnages de cette nouvelle ne veulent pas pour mieux préserver la magie de l'instant.
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Annie-France Pongitore-Gaujard · il y a
Avec le temps... beaux portraits.
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Jean Roulet Androny · il y a
Le vie, le temps, l'âge. Vous en parlez sans phare et sans détour ni pose littéraire. Lisez "nos passantes" C'est une invitation désintéressée car le pas n'est pas en compétition.
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Sapho des landes · il y a
Merci pour votre commentaire et votre invitation que j'accepte sans réserve
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Marie · il y a
Dommage, je ne découvre malheureusement ce texte que maintenant. Je l'ai beaucoup aimé. Bravo
Si vous souhaitez découvrir l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Aubry Françon · il y a
Content de découvrir ce texte qui m'avait échappé. Grand fan de Zweig, je retrouve, dans votre nouvelle, cette sensibilité aiguë, ni mièvre, ni marmoréenne. Il y a un peu du "voyage dans le passé" dans ce récit.
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Sapho des landes · il y a
Merci pour votre commentaire. Comme vous je n'apprecie guère les histoires d'amour manquant de chair et de sang, trop marquées par une émotion "lacrymale" et j'avoue sans aucune honte que Despentes m'inspire davantage que Tolstoï
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Miraje · il y a
Un nouveau vote pour ce délicieux et tendre moment ...
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Loodmer · il y a
Une similitude entre nos deux textes http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lauberge-du-cheval-blanc
Le tien est relativement plus serein

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Thimul · il y a
Je leur aurais bien donné une seconde chance à ces deux là.
Beaucoup aimé cette histoire d'amour manqué qui se retrouve un peu trop tard.

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Sapho des landes · il y a
Qui sait ?
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