Crachin anglais

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Ouvrez mes livres, secouez les, il en tombera des poussières. Aux rayons du soleil de vos yeux elles dessineront mes colères et mes voeux. De moi à vous de vous à moi pour un plaisir fou  [+]

Image de Été 2019

Marc Desbois s’assied au bord du gros fauteuil typiquement anglais et se prépare mentalement à affronter quelques difficultés linguistiques propres à une langue non maîtrisée. Ses vêtements sont mouillés mais il a quand même un sourire poli pour la petite dame au corsage noir boutonné bien haut qui lui fait face de l’autre côté de la table basse.
Mrs Branford, son éventuelle future propriétaire. Elle est assise sur le rebord du canapé, dans une attitude expectative et légèrement anxieuse. Le « five o’clock tea » est servi sur la table : un plateau porte deux jolies tasses en porcelaine et leur soucoupe ainsi qu’une théière fumante assortie. La pluie redouble à l’extérieur. La vieille dame lui adresse un sourire d’encouragement.
Dans un anglais approximatif, qu’il n’est pas question de reproduire ici sous peine d’irrespect pour sa majesté britannique, Marc se jette à l’eau :
— Madame, je vous remercie de me recevoir chez vous. Pardonnez mon anglais, je suis depuis si peu de temps ici ! Je suis enseignant et j’ai obtenu un contrat pour enseigner le français pendant un an dans la Grammar school de cette ville de Poole. J’ai vu l’annonce pour la location d’une chambre dans votre maison.
— Mais mon garçon, vous êtes complètement trempé. Mettez donc votre veste à sécher sur le dossier de cette chaise face à la cheminée. Et vos souliers ! Ils sont tout mouillés, posez-les près du feu.
Marc enlève sa veste et ses chaussures, un peu gêné.
— Merci. J’ai eu du mal à trouver votre maison en descendant du bus et je n’ai pas de parapluie pour me protéger. Cette averse ne s’arrête pas !
— Vous savez ici c’est assez courant. Nous ne sommes pas hélas dans votre beau pays. Comme feu mon mari le colonel Branford avait l’habitude de dire : l’Empire britannique jouit de tous les climats possibles, mais ici en Angleterre nous avons hérité du plus humide.
Dans une pensée fugitive, Marc regrette le soleil de sa ville d’Antibes. Sur l’invitation de son hôtesse il porte la tasse de thé à ses lèvres, quand il sent sur ses mollets un frôlement léger. Il a juste le temps de reposer sa tasse avant qu’une grosse pelote de poils beige clair n’atterrisse sur ses genoux. Un magnifique chat angora aux yeux bleus prend ses aises et ronronne comme un moteur de Ferrari.
— Ah je vous présente miss Buterfly, dit Mrs Branford dans son anglais le plus Oxfordien (ce qui, entre nous, est la façon la plus civilisée de s’exprimer pour une veuve de colonel). Nous vivons toutes les deux en bonne intelligence dans ce foyer, et j’espère que ce sera aussi votre cas ; si bien sûr nous nous mettons d’accord pour la chambre, ajoute-t-elle avec un sourire engageant.
Marc étouffe un éternuement et acquiesce poliment, avec un sourire un peu ambigu. Mrs Branford parait soulagée.
— Aaaatchouuuum !!! Une deuxième explosion ne peut être contenue.
— mon pauvre garçon vous vous êtes enrhumé dans cette pluie. Mais vos vêtements vont vite être secs avec ce bon feu.
La vieille dame continue ses explications sur les conditions de location de la chambre. Sa voix calme et douce semble de plus en plus lointaine à Marc. Il fait un effort pour saisir sa tasse de thé et pour comprendre ce langage peu familier parsemé de mots dont, pour certains, il ne connait pas le sens. Il ne se sent pas bien, comme s’il gonflait. Ses yeux commencent à pleurer et se réduisent à une fente.
Tout à coup, le bout de son nez est parcouru de picotements comme s’il avait avalé une cuillerée de moutarde de Dijon. Il devient tout rouge et explose littéralement dans un énorme éternuement qui envoie la tasse et son contenu liquide sur le joli napperon blanc qui recouvre la table basse. Miss Buterfly fait un bond en crachant de peur.
Elle atterrit sur le pique feu chauffé au rouge. Une odeur de roussi s’élève instantanément du foyer et une fumée âcre sort de son pelage. L’animal s’enfuit comme une flèche par la porte du salon vers les escaliers en poussant des miaulements à faire blêmir n’importe quelle bénévole de la Société Protectrice des Animaux.
Mrs Branford s’était levée d’un bond, blanche comme un linge, en portant une main à son cœur.
Marc était piteux. Il lui revenait en mémoire que, quand il était gamin, son allergie aux poils de chat l’avait mis dans des états proches de l’évanouissement, et avait généré un œdème tel qu’on avait dû appeler le SAMU et lui administrer en urgence un médicament approprié.
Ce n’est pas possible, pensa-t-il, je ne peux pas cohabiter avec cet animal. J’espère que le chat n’a rien. Cette dame semble y tenir comme à son enfant.
Étonnant comment une petite averse peut transformer les Français en barbares ! dit Mrs Branford en regardant Marc d’un air étonné.
— Excusez-moi, excusez-moi ! s’exclame-t-il complètement abasourdi par cette réflexion.
Il y a urgence, il lui faut un traitement rapide pour juguler son allergie. Il se souvient du nom du médicament qu’il doit prendre. Il avait remarqué une pharmacie ouverte à sa descente du bus. Mais il doit faire vite. Pas le temps d’expliquer à Mrs Branford que miss Buterfly est la cause de ses malheurs.
Il se précipite sur sa veste et ses souliers (racornis à la chaleur du feu) qu’il enfile tant bien que mal. Avec un sourire crispé il répète encore :
— Excusez-moi ! J’espère que le chat n’a rien. Je dois partir maintenant.
— Et la chambre ?
— Désolé je ne la prends pas !
— Mais pourquoi ?
— Je dois me faire soigner rapidement. Adieu Mrs Branford.
La vieille dame le raccompagne jusqu’à la porte d’entrée décidément fort troublée par ce brusque départ.
— Si le colonel avait vu ça, se dit elle, il m’aurait encore dit que ces Français sont des poules mouillées, même une petite pluie les rend malades maintenant !
Quant à Marc, marchant très rapidement sous la pluie, il se sent gonfler de plus en plus. Un début de panique le fait courir le plus vite qu’il peut.
Puis il aperçoit l’enseigne lumineuse de la pharmacie.
Sauvé !

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Firmin Kouadio · il y a
Waouh ! Je finis ma lecture avec un doux sourire.
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Jeanne en B · il y a
Une bonne lecture
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M. Iraje · il y a
Une histoire ... au poil !
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JACB · il y a
Trop drôle, j'imagine la scène !!!! Bonne chance pour l'été Papounet.
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Sympa cette histoire mais le chat, comment va t-il me demande le mien ?!
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Robert Grinadeck · il y a
Un début d’œdème de Quincke sur fond de choc des cultures : il fallait y penser !
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Jean Calbrix · il y a
Il reste à espérer que les loueurs d'appartement du quartier n'ont pas tous un chat ! Bavo, Papounet, pour ce récit bien enlevé et fort British ! Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon sonnet "Spectacle nocturne" en finale printemps :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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jc jr · il y a
Toute la finesse de cette mentalité anglaise choquée par le manque de savoir vivre de ce français.****et bienvenue sur ma page quand vous le voulez.
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Eliza · il y a
Amusant ! Moins pour la pauvre Minette. Mes voix pour le plaisir que j'ai pris à lire ce texte.
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Christian Ravat · il y a
On ne la connaissait pas cette petite nouvelle? Je me sens concerné, étant moi-même allergique aux poils de chats... sans avoir jamais atteint un tel état toutefois.
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Patrick Gindre · il y a
J'espère qu'il n'y aura pas de minet chez Odile

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