Crabe noir

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Les hommes en manteau blanc sont une légende urbaine, les personnages d’un récit d’origine incertaine qui hantent les esprits. On ne croit guère en leur existence, mais dans les recoins de notre inconscient, ils nous guettent, ils attendent.
On dit qu’ils sont beaux comme des anges. Androgynes, leur cœur glacé retient les tourments d’amour qui les dévorent.
* *
Un jour de grand soleil, je sirotais paisible du vin frai au bord de la rivière, sous les platanes. L’onde scintillait, la chaleur était plaisante. En fermant les yeux, je pouvais imaginer la mer. Les passants flânaient dans la douceur de l’air, les femmes étaient légères, les enfants heureux.
Sans un mot, il s’est installé à ma table, près de mon épaule, arrangeant avec soin les pans de son manteau blanc. J’aurais dû m’offusquer mais son aura m’en empêcha.
Il demeura silencieux. Ce silence était empli d'amour et des mystères du monde.
J’ai simplement dit : « je sais qui vous êtes ».
Il a souri. Ma belle insouciance s’est assombrie.
D’une voix neutre il a soufflé ces mots : « le crabe noir vous a choisi ».
J’ai su qu’il ne mentait pas. Le même rêve me visitait chaque nuit, me réveillant en panique, glacé de sueur : une racine noueuse et recouverte d’épines rampait en moi, une plante sombre dépourvue de feuillage, sans fruit, sans fleur, une ronce stérile et mauvaise qui arrachait les chairs.
Comme s’il lisait en moi, il poursuivit : « c’est le crabe noir qui vous aspire vers son royaume ». Sa voix laissait entendre qu’il en savait plus qu’il n’en disait.
Et moi, qui ne savais rien, j’en devinai soudain beaucoup. Pourtant, à cet instant, je refusai de croire ses mots. Qui était-il pour venir comme cela, à l’improviste, troubler ma quiétude et me plonger dans une angoisse sans fondement ?
* *
Je mis du temps à accepter la vérité de cet ange de pacotille. L’emprise du crabe noir, sa puissance obscure, se renforcèrent.
* *
Vous franchissez seul et nu les portes de son royaume. Tous ceux que vous avez aimés restent derrière, dans une lumière de vie qui chaque jour vous paraît plus lointaine et désirable. Vous ne vous appartenez plus. A la fois, vous n’êtes rien et vous êtes le centre de tout. Dans ce dépouillement, vous apprenez à souffrir, à regretter, vous apprenez à désirer, vous apprenez à aimer.
Avec moi, dans la fange brune, se débattaient d’autres hommes, des femmes et des mères, des enfants. Sur nos têtes, les myriades étoilées scintillaient dans la matière noire de l’espace. Certains désiraient les mondes qu’elles abritaient, d’autres se tordaient d’angoisse devant l’abîme.
Je me souviens surtout d’un petit enfant. Fillette ou garçon ? A cause de son crâne nu, impossible de savoir. Il comprenait encore moins que moi qui déjà ne comprenais rien. Une nuit, il est parti vers la voie lactée. Les étoiles filantes sont des âmes qui s’évadent.
« Pourquoi » n’a pas de sens. Tournez ça en vous-même aussi longtemps que vous le voudrez, le labyrinthe est sans issue. Le long de ses parois, vous découvrirez la fausse culpabilité, le mensonge de la punition céleste, l’injustice, la solitude, vous maudirez ceux qui empoisonnent en conscience. L’enfant est parti, c’est tout. Moi non.
* *
Les hommes en manteau blanc ne se tenaient jamais bien loin.
Pesez à sa juste mesure la valeur de leur savoir, leur acharnement à préserver la vie, les talents d’équilibriste qu’ils déploient, le poids de leurs échecs, leurs fardeaux secrets, le dédain qu’ils ont de leur propre ignorance.
* *
Le crabe noir m’a repoussé. Il m’a recraché dans la vie, tout étonné et fragile. Les bébés, dit-on, portent en eux toute la lumière du monde. Puis, avec le temps, ils oublient.
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Messie Rey · il y a
belle plume. bravo

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