Covoit’

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Boulimique de lecture dès que j'ai su décrypter mes premiers mots...la science fiction avait mes faveurs à l'adolescence ! En écriture, j'ai retrouvé mes premiers amours : j'adore mettre en  [+]

Image de 2017
Il faisait encore nuit lorsque Lidelia, par une légère pression sur son implant de poignet, commanda l’ouverture du dôme du garage. Elle frissonna au contact de l’air détrempé et se félicita d’avoir conservé son automobile. Le vélo, par ce temps froid et humide, elle le laissait aux éco-citoyens ! La jeune femme grimpa à bord, l’automobile se faufila par l’ouverture de la coquille entrebâillée, fit une manœuvre impeccable pour se placer sur la chaussée et prit de la vitesse. Les phares éclairaient un mur compact de brouillard jaunâtre qui déposait une couche graisseuse sur le pare-brise. Lidelia n’avait aucune appréhension, sa Tundai 009 saurait trouver son chemin en évitant toute collision. C’était un modèle dépassé, mais le mode automatique était fiable. Elle ne voyait pas de raison d’en changer pour quelques gadgets supplémentaires !
Lidelia tira une tablette de sous le tableau de bord. Une coiffeuse comprenant miroir, peignes et brosses, palette de maquillage se déploya. Elle activa la fonction massage du fauteuil et alluma la radio : elle appréciait ce temps suspendu, où, seule dans sa voiture, elle pouvait se détendre avant le travail !
Un sourire étira ses lèvres fines, pendant qu’elle commençait à brosser ses cheveux châtains ; le flux et le reflux des ondulations discrètes chatouillaient son visage. Elle s’attaqua ensuite aux soins du visage, lissant de l’index les minuscules rides laissées par la nuit sur le grain régulier de sa peau.


— Bonjour à toutes et à tous ! Nous sommes le jeudi vingt novembre 2056. Il est sept heures ! Voici votre bulletin d’informations par Carrifa Mathieu.

L’hologramme du speaker, puis celui de la journaliste émergèrent de la brume, parfaitement nets. Lidelia sursauta, puis replongea dans sa palette, hésitant entre un rouge à lèvres rose nacré et un rouge vermillon.

— Du fait de la brume persistante et de l’absence de vent, la production énergétique plafonne à cinquante pour cents depuis le début de la semaine ; prenez votre vélo ou covoiturez pour économiser ! Ceci est une recommandation du ministère de l’énergie verte.

— Pff ! Souffla l’automobiliste, z’avaient qu’à pas fermer les centrales thermiques et nucléaires, on en est presque réduits à s’éclairer à la bougie ! Il y a toujours autant de pollution, pesta-t-elle en fixant le faisceau des phares qui perçait deux cylindres aveugles dans la purée crasseuse. Je déteste covoiturer, ajouta-t-elle entre ses dents. Elle pressa ses lèvres l’une contre l’autre pour répartir le rouge, puis pencha la tête devant son miroir pour contrôler le résultat.

— Covoiturage requis, covoiturage requis !

L’ordinateur de bord avait fait taire la radio ; les hologrammes avaient disparu, absorbés par la brume. Un son désagréable emplissait l’habitacle, allant crescendo.

— Déjà ? s’étonna Lidelia. J’ai covoituré la semaine dernière !
— Pas suffisant, continuait l’ordinateur inflexible. Quatre minutes cinquante secondes avant immobilisation du véhicule.
— Merde, cria la passagère, on ne peut jamais être tranquille.

Elle avait tenté différents subterfuges : lester le siège avec un carton de déménagement rempli de livres, avec son robot ménager humanoïde, son cochon de compagnie. La machine ne s’était pas laissé rouler, elle ne validait que les humains.

— Trois minutes et douze secondes avant immobilisation du véhicule.

La machine égrenait le compte à rebours sans état d’âme.

— Intelligence artificielle ? Tu parles ! Tu ne comprends rien !
— Deux minutes et cinquante-huit secondes...

Lidelia soupira. Le moteur ronflait : la voiture attaquait la côte de Cormeilles. Bien qu’invisible, elle savait que la forêt les cernait. De grands feuillus replantés dans les années 2020. À leurs pieds, des taillis épais rendaient les bois impénétrables. Elle frissonna ; tomber en carafe à cet endroit ne l’enthousiasmait pas. Et trouver un covoitureur ici...

— Et bien, trouve-moi un passager ! cria-t-elle excédée.

Une icône rouge en forme de bonhomme se mit à clignoter sur l’écran de conduite. L’homme ou la femme se tenait à deux cents mètres, comme rejeté soudainement par les bois hostiles. Lidelia valida à contre-coeur, l’automobile ralentit. Une silhouette flottant dans la brume, les contours irisés par l’éclairage des phares, apparut. Le véhicule stoppa à sa hauteur. Avant même que les portes soient entièrement ouvertes, la créature s’était faufilée dans l’habitacle.

— Mais, bégaya Lidelia...

La créature posa sur son bras une excroissance de chair ; le contact était doux et tiède. Elle se déformait à volonté, son corps semblait composé d’une multitude de particules de lumière, autant d’yeux aux regards bienveillants. Lidelia était comme hypnotisée. Une séquence de clignotements animèrent l’étrange covoitureur, l’ordinateur de bord s’éteignit, le véhicule s’éleva, traversa l’épaisse couche de brouillard et surgit dans un ciel doré, flottant sur l’écume du brouillard.
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