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Cours

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Ellyne

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FINALISTE
Sélection Jury

Cours. Vite. Plus vite.
Te retourne pas. Cours.
Réfléchis pas. Pense juste à ce qu'il t'a dit. Pense juste à respirer. Et à courir.
Pense pas à lui. Inspire. Expire. Et cours.
Pense pas à son visage. Pense pas à ses yeux. Pense pas à ses larmes.
Cours.
Pense pas à son sang. Son sang rouge qui se mêle à la terre noire.
N'y pense pas.
Cours.
Pense pas à son sang sur tes mains.
T'arrête pas de courir. Arrête de penser.
Regarde pas les arbres qui défilent. Regarde devant.
Pleure pas. Pleure pas !
Cours. Plus vite.
Pense pas à la douleur. Dans tes jambes. Dans ta poitrine.
Cours.
Pense pas à la peur.
Cours.
Pense pas à ton pied qui vient de se tordre. Relève toi. Et cours.
Des voix. Te retourne pas. Cours.
Ils se rapprochent. Accélère !
Cours. Cours. Cours !
Un coup de feu.
Une motte de terre vole à côté de toi.
Plus vite ! Pense pas à l'odeur de la poudre.
Ils sont juste derrière.
T'arrête pas !
Un autre coup de feu.
Douleur. Dans l'épaule. Relève toi. Utilise ton autre bras. Essuie tes larmes. Et cours.
Des bruits de moteur. La Route. Cours ! Cours jusqu'à la Route !
Encore un coup de feu.
Pense pas au sifflement du plombs à ton oreille.
Essuie tes larmes ! Elles te brouillent la vue.
Continue à courir. Plus vite.
La Route ! Tu trébuches. L'asphalte rappe la paume de tes mains.
Des phares. Debout !
Crie. Appelle à l'aide.
C'est le canon d'un flingue qui sort par la fenêtre.
La balle atterrit un mètre devant toi.
Traverse la Route. Quitte la Route ! Rejoins les arbres. Cours !
T'arrête pas. T'arrête plus. Ils t'ont rattrapée.
Tu dois courir.
Il y en a un à droite.
Va à gauche. Cours !
Il y en a un en face.
Demi-tour. Cours !
Devant. Derrière. À droite. À gauche. Partout.
Ils sont là.
Foutue. T'es foutue.


« On va partir. On sera tous les deux. Rien que nous contre le monde entier. »
Tu as souri. Tu aimais tellement quand il te parlait de ses grands projets. Avec lui tout paraissait facile. Tout paraissait possible.
Il t'a demandé de le suivre. Loin. Il t'a demandé de partir avec lui. Pour toujours. Vous n'aviez rien à perdre. En fait vous n'aviez rien. Et vous vouliez tout. Alors tu l'as cru. Tout allait bien se passer, vous seriez ensemble.


Cours droit sur eux. Que ça marche ou pas, tu dois essayer.
Tu peux pas abandonner.
Tu peux pas l'abandonner.


Vous marchiez le long des routes. Vous faisiez du stop. Vous dormiez par terre, au bord des chemins, des routes, des champs, ou dans une grange ou un bar quand vous aviez de la chance.
T'avais jamais eu de chance. T'étais née au mauvais endroit, sûrement au mauvais moment aussi. De la mauvaise mère, très probablement du mauvais père, mais ça tu pouvais pas en être sûre.
T'avais toujours voulu partir. T'avais peur, mais tu voulais partir.
Quand il t'a dit que c'était maintenant ou jamais, tu as pesé le pour et le contre en une seconde. Ton sac était déjà prêt depuis longtemps, sous ton lit, au cas où. Tu t'es dit que vous y arriveriez pas, qu'ils vous retrouveraient. Et puis tu t'es dis que c'était trop tard pour reculer, trop tard pour changer d'avis. Tu t'es dit que tu pourrais pas vivre sans lui. Il t'attendait dehors. Tu t'es dit sors. Ouvre la porte et sors !
Dehors il pleuvait. T'avais jamais eu de chance. Mais tu t'en foutais, t'étais heureuse. Avec lui.
Pendant un mois, vous en avez fait du chemin. Vous avez rien dit sur ceux que vous aviez quitté. Vous auriez pu. Mais vous vouliez juste vivre. Vous vous en foutiez d'eux. Vous vouliez juste tracer. Découvrir le monde. Tout recommencer. Vous alliez bientôt quitter le pays. Vous vouliez changer de vie. Tu commençais peut-être à avoir de la chance.
Et ils se sont mis à votre recherche. Parce qu'on quitte pas un gang comme ça. Surtout celui-là. Vous leur deviez du fric, il en fallait pour partir. Et puis même si ça avait pas été le cas, vous étiez à eux. Ils avaient eu besoin de vous. Et maintenant ils avaient besoin de votre silence.


Une détonation.
La balle déchire ta cuisse.
C'est froid. Ça brûle.
La tâche rouge grandit.
Pose une main sur ta blessure. Même si ça sert à rien.
Ton sang se mélange au sien qui a séché sur ta peau.
Tombe.


Ils vous ont trouvés. Vous vous êtes planqués mais ça a pas suffit. Il a été blessé. Tu l'as traîné derrière toi, jusqu'à un abri. Mais vous étiez en sécurité nulle part. Son sang coulait sur ses habits, sur les tiens. Ses larmes diluaient le sang sur tes mains posées sur son visage. Ou peut-être que c'était tes larmes.
Il a dit cours. Cours jusqu'à la route. Te retourne pas, va jusqu'à la route, va chercher de l'aide, va chercher les flics, cours.


T'as pas couru assez vite.
Regarde le ciel. Regarde les étoiles. T'as toujours aimé regarder les étoiles. Lui aussi.
Pense pas au sang. Pense pas à eux.
Pense au ciel.
Tu peux pleurer.
Essuie pas tes larmes. Bouge pas. Regarde les étoiles.
T'es fatiguée.
Tu peux fermer les yeux.


Réveille toi !
Ton cœur bat trop vite dans ta poitrine.
T'as soif. T'as faim. T'as froid. Non, t'as chaud.
T'as du mal à respirer.
Inspire. Expire. Doucement.
Ça sent l'humidité. Sous ton corps, il y a de la moquette. Rêche. Elle te pique la peau.
T'as peur.
N'y pense pas. T'as jamais eu de chance. T'as toujours eu peur. N'y pense pas.
Inspire. Expire.
Ils t'ont eu.
Tu peux pas abandonner.
Abandonne pas. Ouvre les yeux.
Redresse toi.
T'as mal. Serre les dents. Serre les poings.
Lève toi. Pense pas à la douleur.
Il est là. Sur le canapé.
Il faut que vous sortiez d'ici.
Du sang coule le long de ta jambe. Tu tombes. Ta vue se trouble. Pleure pas ! Relève toi.
Pose une main sur sa poitrine. Il est vivant. Il dort. Pleure pas, souris pas, pas encore.
Chuchote son nom. Ses paupières s'ouvrent lentement. Tu peux plonger tes yeux dans les siens, mais pas longtemps, il faut partir.
Pose un doigt sur tes lèvres. Montre la fenêtre. Aide le à se lever.
Ouvre la fenêtre. Sors.
Vous allez vous tirer d'ici. Encore une fois. Autant de fois qu'il le faut.
Vous êtes ensemble. Rien que vous contre le monde entier.
Saute. Plie les jambes. Roule. Relève toi.
Prends sa main.
Saisis ta chance.
Suis la route.
Tu vas provoquer ta chance.
Cours.

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Plus d'une fois j'ai lu et soutenu vos textes et je viens de découvrir celui- ci. Il, est magnifique. On court, on court... Quel rythme, quel réalisme! Vous avez du talent Ellyne.
J'offre actuellement un cours de tango argentin : " Milonga". Puis- je vous inviter ? A bientôt peut-être !

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Ellyne · il y a
Merci beaucoup de votre soutien et de vos compliments!
Je vais aller voir ça avec plaisir!

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Brigitte Bellac · il y a
Absolument superbe... boulever-sang.... même... J'ai décidé de courir avec vous Ellyne... et pourtant j'ai 60 ans... j'écris depuis l'âge de huit ans... qq chose me dit que c'est idem pour vous... Vous avez l'art de me faire chavirer... MERCI...
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Ellyne · il y a
Merci à vous pour tout cet enthousiasme !
Oui ça doit être quelque chose comme ça, je dois écrire depuis que je sais écrire X)

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Zita CRJ · il y a
Ce texte est tout simplement remarquable. J'ai sincèrement adoré. C'est vrai que c'est compliqué au début mais après, tout s'éclaircit. C'est ça que j'admire. C'est une histoire vraiment très belle et très unique, originale. Vous allez sûrement me prendre pour une gamine de 12 ans qui laisse juste un commentaire et qui ne sait même pas juger une histoire trop dur pour son âge !! Mais croyez moi, j'ai compris votre histoire et je suis une trèèès grande fan de lecture. Et moi aussi, j'écris au moins depuis ma naissance :)


Zita 12 ans

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Ellyne · il y a
Ton commentaire me fait vraiment plaisir, Zita que tu aies 12 ou 50!
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Allie · il y a
J'ai juste adoré ! Au début, on ne comprend pas vraiment. Tout s'enchaîne très vite et au fur et à mesure, on commence à comprendre. Très original dans le thème ainsi que dans la forme. Vraiment génial !
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Ellyne · il y a
Merci beaucoup, si je ne vous ai pas perdue en route tout va bien ;)
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Axelle Amouroux · il y a
Wow... Si tu savais comme je regrette de ne découvrir ton texte que maintenant ! J'ajoute mon vote, quand même ! Écrire à la deuxième personne, c'est rare, et c'est dommage : le résultat est saisissant, vraiment. J'adore ton TTC, je vais reprendre les mots de JadeGo, il est à couper le souffle. Bravo !
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Ellyne · il y a
Merci beaucoup ce commentaire me touche!
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JadeGo · il y a
A couper le souffle... Excellent, non, le mot est faible... Tout mon soutien !
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Ellyne · il y a
Merci! :)
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AurelBig · il y a
Mon préféré parmi les très courts ! J'adore ! Un style qui ressemble beaucoup à Cormac McCarthy, est-ce que je me trompe ? ;) Je suis ravie de te découvrir.
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Ellyne · il y a
Merci beaucoup! :D
Eeeeet non je ne connaissais pas

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AurelBig · il y a
Je te conseille alors fortement La Route de Cormac McCarthy, tu vas comprendre ;)
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Emma · il y a
De nouveau mon soutien pour la finale !
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Ellyne · il y a
Merci beaucoup Emma!!! :)
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Jean Calbrix · il y a
Je n'ai qu'un mot, génial ! Génial dans les trouvailles d'écriture pour nous faire vivre la fuite, génial dans le scénario crédible qui est une belle métaphore sur la pression que l'entourage exerce, génial dans l'agencement des phases qui nous promènent entre espoir et mort ! Bravo, Elline ! Vous avez mon vote.
J'ai une nouvelle qui pourrait ne pas vous déplaire, ici : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelle/la-societe-fait-un-carton

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Ellyne · il y a
Merci beaucoup, votre commentaire me fait vraiment plaisir!
J'irais voir ça!

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Joëlle Brethes · il y a
Je confirme mon soutien à ces deux fuyards...
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Ellyne · il y a
Ils vous remercient!
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