Courrier d'un condamné( lettre 2 )

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Petits textes sans prétention, chroniques d'instants de vie, pour ne pas les oublie  [+]

Le Devoir...

Tours le 13/4/61

Très cher frère

J'ai bien reçu ta lettre qui je l'avoue attendais avec grande impatience; néanmoins je suis très heureux de constater encore une fois que physiquement tout va très bien parmis vous!
Très cher frère! Tu viens de m'apprendre sans ménagement, que mes deux jeunes frères ont renoncé à leurs études et cette triste nouvelle m'a atrocement désappointé, car franchement j’espérais en eux des instincts plus ambitieux qui les auraient guidés dans une voie autre que celle que nous avons empruntés.
Je ne me fais pas beaucoup d'illusion quant à Omar, car vois tu, il y a des gens qui sont de nature déshérités et voués à la médiocrité; mais pour démentir cette règle, certains ignorants en faits mais doués d'un esprit naturel et habitués à mettre de la suite dans leurs idées, sont arrivés à une grandeur qui fuyait de plus dignes qu'eux.
Par contre! Hamimed plus particulièrement, a éveillé mes espérances car il y a en lui ces mystérieux dons qui font défaut à tant de ratés, ces nobles et précieuses qualités qui font les êtres supérieurs voués à la réussite et aux brillantes carrières.
Quel impérieux devoir jamais accompli, cher frère, en rassemblant quelques éléments de mon expérience et les lui transmettre pour le conseiller et l'armer contre ce monde auquel il s'est, par découragement ou par faiblesse, livré pieds et poings liés.
Se livrer au monde n'est ce pas renoncer à sa propre personnalité et par ce fait opter pour la banalité? Or la banalité est la ressource des faibles et les gens faibles sont malheureusement méprisés par la société. La nature elle même condamne à une triste réclusion les êtres imparfaits et faibles. Vivre c'est s'armer d'ambitions et surtout de courage, c'est faire triompher l'intelligence du cœur sur la force et la brutalité du corps. N'avons nous pas tous, pauvres fous que nous étions, traité nos généreux et bienfaiteurs parents de dangereux sadiques et de tyrans à vouloir nous imposer cette longue et ennuyeuse instruction? N’étions nous pas tous plus ou moins obsédés par la crainte d’être la naïve dupe de cette vertu sociale qui nous semblait que pure perte de temps?
Mais les plus sages recueillent aujourd’hui et à nos dépends le fruit de tant de graines en apparence jetées au vent.
Non cher frère! J'en suis profondément affligé et j'en éprouve une grande amertume, car je le croyais plus réfléchi que ça.
Je ne doute pas cher frère que tu as usé toute ta science et ta sagesse pour le conseiller et l'influencer et je devine parfaitement que tes arguments ont rebutés sur le plus tenace des entêtements et de l'indifférence. En ce drame cher frère je revis mon passé et je m’aperçois à mon grand regret, combien ma vie aurait été plus heureuse et ma situation plus élevée si seulement j'avais quelques années d'instruction en plus.
Tu prétends le placer dans un centre d'apprentissage, naturellement c'est le refuge classique des gens ratés, des incapables! Mais pour faire quoi, un modeste ouvrier spécialisé? Tu ne doute pas qu'il y a 550000 Algériens en Métropole, spécialisés dans les différentes industries Françaises et qui voudront un jour prochain travailler auprès de leurs familles. Pour une modeste somme de 5 à 600 francs, nos braves étudiants charrient toute une nuit les sacs de pommes de terre aux halles afin de continuer leurs études le jour, car l'intellect est notre plaie, c'est non seulement une obligation sociale mais plus encore un devoir à accomplir, et faiblir à ce noble devoir c'est commettre un crime envers Dieu, sa conscience et les Hommes. J'aurais tant de choses encore à dire à mon jeune frère qui opte pour sa propre relégation, mais les circonstances inconvenantes m'obligent à les refouler au fond de mon cœur. Je ne sais cher frère si Hamimed aura l'occasion de lire ces lignes que je lui destine en réalité, mais je te fais confiance car de loin tu es plus accrédité et plus intelligent que moi pour l'orienter au mieux vers une solution raisonnable et sage.
Bref cher frère pour les photos tu peux me les envoyer en toute tranquillité mais dépêche toi bon sang car je suis à bout de patience. Quant à la question qui a causé le chagrin de ma pauvre mère, je te donne ma parole qu'il n'y a rien d'officiel et ce serait la dernière bêtise que je me garderais de commettre, car sa vie durant a été une longue maladie et la moindre rechute lui serait fatale.
Personnellement cher frère tout va très bien pour moi et j’espère de tout cœur qu'il en soit de même pour vous.
Au fait je t'apprend que j'ai été transféré à une maison d’arrêt à Tours et je me trouve beaucoup mieux qu'à Paris, peut être que la libération approche? Enfin...
Voyons cher frère! À t'entendre, ma famille se résume en une paire de vieux qui me sont très chers, ensuite 3 frères, 3 sœurs, 3 beaux-frères et toute une ménagerie? Mais que sont devenus alors mes oncles, mes tantes et Sipia? Enfin je compte sur toi cher frère pour que ton prochain envoi soit une lettre au sens propre et non tes simples salutations, excuses moi très cher frère, et ne vois aucune ironie dans mes propos, car vois tu un Prisonnier est physiquement un homme et moralement la plus curieuse et la plus bavarde des concierges surtout quand les choses qu'on voudrait savoir remontent à 6 années.
J’arrête là mes supplices car je crains que ma lettre va te prendre un bon moment de ton temps car moi même mon esprit se trouble et mon poignet s'enchylose. Donc je te dis à bientôt cher frère et dans l'espoir de te lire très prochainement.
Je vous joints tous mes plus tendres baisers.


Ouznani Mohamed
20, Rue Henri Martin 20
Tours(Indre et Loire)
Cellule 42

Déclaré ennemi public numéro 1 en 1958, recherché par toutes les polices de France, condamné à mort par contumace pour les attentats de Mourepiane et du paquebot President de Cazalet, la nuit de la Saint Barthelemy.

Ouznani Mustapha "Le cher frère" recherché et condamné à mort par l'OAS, membre de l'Asptt et responsable des scouts.


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Firmin Kouadio · il y a
Je crois que je vais de ce pas à la prochaine lettre...
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gillibert FraG · il y a
je suis frappée par la richesse du vocabulaire de cet homme. Par l(intelligence de ses propos aussi, j'aimerais lire d’autres lettres dans lesquelles il évoque sa lutte sa vie de prisonnier, son enfance et ce qui provoqua son engagement ;Mais peut-être n'avez vous que peu de lettres de lui.
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El bathoul · il y a
Bonsoir ou bonjour et merci pour votre passage et particulièrement sur cette série de lettres. Il me reste quelques lettres à retranscrire et publier, mais mon père était pudique sur ses faits d'armes et ne nous parlait jamais de son parcours. C'était sa guerre pas la nôtre. Deux livres citent en quelques lignes son parcours de combattant, d'où ma démarche de publier ces lettres...
Un jour je travaillerai sur cette mémoire, sur ces lettres je n'ai contribué qu'à mettre des titres qui me semblaient correspondants.
Pour l'histoire, son niveau scolaire était CM2 mais il dévorait les livres.
Mille mercis

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Aicha Mahieddine · il y a
Que d'émotion !
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El bathoul · il y a
Merci pour mon Pere, et tous ceux qui ont connu cela.
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Thara · il y a
C'est un texte teinté d'émotion, rien de plus à ajouter sauf que peut-être vu qu'il a été ecrit en (1961) que l'écriture est assez instruite 😃
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Nualmel · il y a
Merci de partager Sabrina. Je comprends que tu veuilles faire connaître ces lettres précieuses. Elles sont importantes pour toi mais aussi pour toute personne qui veut comprendre le passé.
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El bathoul · il y a
Elles appartiennent au collectif, ce n'est plus mon héritage mais le nôtre. A titre personnel leur lecture m'a donné les explications qu'il me manquait pour cerner les individus du clan familial. La genèse ou presque...
Depuis je suis plongée dans la psycho-genealogie.
MERCI d'être encore là :)

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Nualmel · il y a
Pas très souvent... occupée ailleurs !
Bonne route à toi

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El bathoul · il y a
Merci ! On se recroisera avec plaisir.
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Fred Panassac · il y a
Bonjour El bathoul, je me rends compte en lisant vos commentaires qu’il s’agit ici de documents authentiques et d’autant plus émouvants.
Sur la forme, si je puis me permettre, ayant lu les commentaires précédents, je préfère de loin des écrits non retouchés mais empreints d’une sincérité poignante, même au prix de quelques entorses bénignes à l’orthographe, à ces textes anecdotiques et gentillets qu’on nous fait passer pour de la littérature et qui ne sont que des extraits de blogs nombrilistes. On les trouve ici sans problème et ils récoltent des prix...
Le langage de ces lettres est soigné. Qui peut de nos jours se vanter d’avoir un vocabulaire aussi riche et étendu, résultat d’une bonne instruction ? Continuez, vous avez mon soutien !

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Joëlle Brethes · il y a
Je suis d'accord, Fred !
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Fred Panassac · il y a
Merci Joëlle !
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Robert Pastor · il y a
Madame, comment dire, c'est beau, sincère mais bourré de fautes d'orthographe. Pour un puriste, un mauvais donc, ces fautes ne permettent pas d'aborder le texte. Pour un sage, dont je ne suis définitivement pas, elles sont un frein. Vous m'en voyez très désolé.
Cordialement....

Je prends néanmoins l'engagement de tenter de m'amender et de lutter afin de surmonter cette horrible faiblesse de mon caractère.

Si je puis me permettre un autre commentaire. Vous pourriez faire, à l'instar de notre maitre Flaubert, l'exercice qui consiste à hurler votre texte à haute et intelligible voix, dans un espace privé. Il faut que vous vous retrouviez à bout de souffle, et cela est intentionnel afin d'entendre le chant de la phrase. Ce chant de la phrase , en plus du champ lexical bien entendu, cela est la base du style ou d'un style. Alors vous aurez maitrisé la moitié du travail, puisqu'il vous restera à charmer le lecteur par la qualité de votre narration, la beauté des caractères et le suspens de vos rebondissements.

Salutations distinguées

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El bathoul · il y a
Bonjour et merci pour votre lecture et critiques pertinentes.
C'est une volonté de ma part de ne pas toucher une virgule de cette correspondance et de la déposer dans son jus.
Je pourrai faire une préface, parler de ce prisonnier pour mieux comprendre le contexte...
C'est un projet en chemin. L'émotion a la découverte de ces lettres, le contexte a pris le dessus sur la justesse et les fautes de style ou d'orthographes.
Par respect pour lui j'ai partagé tel quel.
Ma contribution se limite à titrer les lettres.

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Robert Pastor · il y a
Madame, comment dire.... Les principes de ce genre de sites, seraient que l'auteur et lui seul puisse publier ses œuvres. Sinon il faudrait produire un genre de pouvoir... De sa part. Bon je ne suis certain de rien mais la propriété intellectuelle est à ce prix.
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El bathoul · il y a
La propriété intellectuelle est entièrement respectée, vu que ces lettres font parti de mon héritage, J'en suis donc propriétaire d'une part. D'autre part j'ai eu l'aval de mon cher oncle destinataire ainsi que tous les membres de ma famille cités dans les lettres et encore vivants.
Et vu que je les publie en libre et non en concours, il n'y a aucun soucis d'honnêteté intellectuelle.
Je vous remercie néanmoins de vous en inquiéter, pour mon défunt Père. A moins que vous fassiez partie du comité de direction de Short et que cela pose soucis...
J'ai tous mes autres écrits en libre ou en oeuvres cédées qui parlent pour moi.
Cordialement

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Robert Pastor · il y a
Se livrer au monde, n'est ce pas renoncer à sa propre personnalité.... Voilà un de vos propos qui m'a fait tiquer... personnifier le monde, se livrer à lui.... Mais de quel monde, parlez vous ? Si cela est la nature, alors l'homme en étant ne peut se livrer à la chose qui l'englobe. Si cela est le monde des hommes, c'est donc qu'il s'en exclue par ... Je ne sais quelle règle enfreinte. Voilà que tout à coup vous sautez le pas, franchissez une barrière pour atteindre la personnalité... Qu'il s'agira de définir et d'en définir les liens et les dépendances avec le précédent monde des hommes et leur personnalité aussi...
Le renoncement qui semble subi et imposé est donc affaire de confrontations de personnalités d'un même ensemble .... Bon je cesse là... Mais que j'aurais aimé poursuivre cette conversation avec qui de droit, ce que vous ne pouvez prétendre être.

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El bathoul · il y a
Un original contrarié, un provocateur muselé par une société conservatrice, un contexte d'occupation qui pousse à prendre position. A 25 ans, etre dans l'attente d'une exécution, transforme à jamais un individu. Ses propos, prises de positions à ce moment, m'ont permis une lecture différente de l'homme que j'ai connu.
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El bathoul · il y a
Je n'ai jamais prétendu être l'auteure de ces lettres, et vous le savez je pense. Le contexte de l'epoque, cette lettre rédigée en exil, la condition de condamné à mort, font que le mécanisme de la pensée, la perception des choses sont altéré s. Je ne m'aventure pas à analyser du point de vu littéraire , je n'en ai aucune compétence, et est ce si important ? Je n'ai pas eu la chance d'échanger avec mon père sur ce courrier de son vivant, elles m'ont été remises récemment hélas.
Ce que je retiens, c'est l'importance de l'instruction pour lui qui n'est arrivé qu'en primaire, sa frustration qui l'a rendu exigeant. Pour le reste, il faudrait que je donne plus de détails sur sa vie, pour que cela soit plus clair à la lecture.

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M. Iraje · il y a
Un bel hommage rendu au travers de ces correspondances. Respect !
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Alice Merveille · il y a
Un grand merci à vous qui nous faites partager la lecture de ses lettres... émotion et pudeur...
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JACB · il y a
20 rue Henri Martin, j'y ai aussi écrit quelques lignes...moins intenses parce qu'imaginées. Les vôtres portent le cachet des souvenirs, l'héritage d'une douleur. J'ai lu dans les commentaires que vous aviez retranscrit sans correction cette correspondance, inutile donc de regretter quelques coquilles, savourons-la dans son jus avec respect. Merci El Bathoul, contente de retrouver vos lignes. ( en plus vous m'en apprenez sur cette adresse...)

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