Courir sous l'orage

il y a
3 min
96
lectures
11

se lancer, écrire, se défier, écrire, se faire plaisir, écrire... Je vous invite sur cette page avec plaisir :-) Shinji NB : les textes publiés sur cette page sont protégés  [+]

Mon champ visuel est parfaitement dégagé, verdure assoiffée d’un côté, blondeur de l’autre, l’été en pente douce sera bientôt balayé, car la gestation électrique qui prospère au loin délivrera bientôt ses tumultes.
Hésitation : partir, rester ?
Un pied devant l’autre, je trottine.
L’horizon s’assombrit à ma gauche, sous mes pieds une chaleur sèche monte de l’asphalte caoutchouteuse, une vapeur invisible stagne au-dessus des herbes coupées à ma droite.
Je cours.

Pupilles dilatées, mon acuité visuelle est parfaite, la sensation de confinement entre terre et ciel me ravit, je suis comme enfermée dehors, protégée ; Je fends l’air dense, tiède. Il n’est pas pénible de respirer, c’est étrange. Je progresse, sûrement, longue distance.
Je l’attendais ; Un roulement sourd derrière la colline, profond, vibrant, un frisson parcourt mon échine, je salive involontairement, j’apprécie.

Ligne droite, je cours.
L’odeur humide et terreuse d’une averse lointaine, tombée au hasard des routes et des champs est imperceptiblement en train d’envahir l’atmosphère, fraîche lame de fond.
Virage.
Face au spectacle ; Des volutes noirâtres magistrales s’entremêlent et envahissent tout l’horizon, je respire plus vite, les muscles de mes bras se crispent, une décharge électrique du coude au poignet, mes poings se serrent, mon corps se tend.
Je doute. Accélération.
L'odeur écœurante de fruits blets mélangée au fumet de grillades, le goût salé de la sueur sur ma lèvre supérieure, je déglutis, ma langue est épaisse, ma bouche sèche. Je stabilise la cadence, l’adagio sportif se poursuit : trois deux, trois deux, inspiration- soupirs, rythmique de ma foulée encore alerte sur le bitume, frottements du tissu entre mes jambes. J’avance vers l’orage, je ne veux pas qu’il soit en ligne de mire, mes yeux sont rivés sur la lisière du champ que je longe.
Nouveau virage,enfin. Retour.
Je lui tourne le dos. Le son sec d’une déchirure de l’atmosphère dure une fraction de seconde, pause, un fracas assourdissant rompt le silence dans la même mesure, suit le son grave qui se répercute à l’infini. Un réflexe primaire me saisit : instinctivement je me recroqueville, vacille sur mes appuis et trébuche sans tomber.
Dénivelé positif.
J'avance, je le sens derrière moi. Mes pensées fusent involontairement : souvenirs d’enfance effrayants et faits divers plus atypiques les uns que les autres se multiplient ; pourquoi suis-je partie ? pas de protection, arc électrique potentiel entre mes pas, je deviens un paratonnerre, réduire la foulée ? Se tenir prête à se coucher dans un fossé pour ne pas s’exposer? Pas de passage sur cette route... Accélérer : danger ? Ralentir : danger ?

Je... fais...volte-face. Coup d'œil circulaire rapide, j’évalue, je rationalise, j’objective : sa progression est plus lente que la mienne, plus verticale qu’horizontale.
La colline est vaincue, je maintiens la cadence.
Dénivelé négatif.
Ma paume droite griffe mon front car il est granuleux : après l'évaporation de la sueur sur cette plage ridée par l'inquiétude ne restent que les sels minéraux.
Nouvel opus sonore... Il me rattrape. J’accélère, j’optimise trajectoire et allure, efficacité, rapidité, je m’accroche : plus que cinq kilomètres.
Dénivelé positif.
J'ai hâte, hâte d'en finir, j'ai perdu mon aplomb initial en chemin et gagné une fébrilité patente. Des éclairs, le tonnerre plus puissant, plus sourd. Déstabilisée, la concentration m'abandonne, dé-coordination rapide, respiration aléatoire, mon allure générale est désordonnée. Je gravis la dernière partie de cette côte vers un abris connu.
Protection temporaire.
Mains sur les hanches, je suffoque, me plie vers l’avant. Un souffle chaud et puissant créé ex-nihilo soulève un nuage de terre et d’herbes roussies... les graminées si frêles et légères sont aspirées, aplaties au sol.

Il est au-dessus de moi.
Il poursuit sa propre course de fond, à son rythme, fait d'accélérations et de ralentissements, courants chauds, courants froids. D'où est-il parti, quel est son parcours ? Qui peut savoir si sa course à une fin ? Il progresse sans partenaire à sa mesure, imperturbable, implacable.
Mon corps se refroidit vite, ma séance s’achève. Presque ; Je subis le spectacle, sec et bruyant.
Il fait noir subitement, un claquement sec de fouet, je sursaute, la foudre est tombée à quelques mètres, je suis aveuglée et porte les mains à mes oreilles, je ferme les yeux.
Deuxième coup.Domptée, je suis accroupie. Les impulsions du cardio-fréquencemètre s’emballent et me raccrochent à la réalité. Je n’ai pas vraiment peur, au fond, mais je tremble, mes mollets se tétanisent, les articulations de mes genoux pliés sont blanches, seul mon visage est chaud, le sang afflue, je sens les méandres de mes veines temporales se gonfler à intervalles rapides.

Il passe, il passe... Expiration...Inspiration....Bientôt je sortirai de ma cache, comme la bête traquée dont la poursuite à lassé.






11

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Quatorze

Emmanuel Starck

Personne ne survit à une nuit avec moi. Personne. Homme ou femme, l'issue est toujours la même.
Ça fait bientôt trois ans que j'exerce. Mais aujourd'hui, pour la première fois, j'ai choisi la... [+]