Courir sous l'orage

il y a
3 min
93
lectures
11

se lancer, écrire, se défier, écrire, se faire plaisir, écrire... Je vous invite sur cette page avec plaisir :-) Shinji NB : les textes publiés sur cette page sont protégés  [+]

Mon champ visuel est parfaitement dégagé, verdure assoiffée d’un côté, blondeur de l’autre, l’été en pente douce sera bientôt balayé, car la gestation électrique qui prospère au loin délivrera bientôt ses tumultes.
Hésitation : partir, rester ?
Un pied devant l’autre, je trottine.
L’horizon s’assombrit à ma gauche, sous mes pieds une chaleur sèche monte de l’asphalte caoutchouteuse, une vapeur invisible stagne au-dessus des herbes coupées à ma droite.
Je cours.

Pupilles dilatées, mon acuité visuelle est parfaite, la sensation de confinement entre terre et ciel me ravit, je suis comme enfermée dehors, protégée ; Je fends l’air dense, tiède. Il n’est pas pénible de respirer, c’est étrange. Je progresse, sûrement, longue distance.
Je l’attendais ; Un roulement sourd derrière la colline, profond, vibrant, un frisson parcourt mon échine, je salive involontairement, j’apprécie.

Ligne droite, je cours.
L’odeur humide et terreuse d’une averse lointaine, tombée au hasard des routes et des champs est imperceptiblement en train d’envahir l’atmosphère, fraîche lame de fond.
Virage.
Face au spectacle ; Des volutes noirâtres magistrales s’entremêlent et envahissent tout l’horizon, je respire plus vite, les muscles de mes bras se crispent, une décharge électrique du coude au poignet, mes poings se serrent, mon corps se tend.
Je doute. Accélération.
L'odeur écœurante de fruits blets mélangée au fumet de grillades, le goût salé de la sueur sur ma lèvre supérieure, je déglutis, ma langue est épaisse, ma bouche sèche. Je stabilise la cadence, l’adagio sportif se poursuit : trois deux, trois deux, inspiration- soupirs, rythmique de ma foulée encore alerte sur le bitume, frottements du tissu entre mes jambes. J’avance vers l’orage, je ne veux pas qu’il soit en ligne de mire, mes yeux sont rivés sur la lisière du champ que je longe.
Nouveau virage,enfin. Retour.
Je lui tourne le dos. Le son sec d’une déchirure de l’atmosphère dure une fraction de seconde, pause, un fracas assourdissant rompt le silence dans la même mesure, suit le son grave qui se répercute à l’infini. Un réflexe primaire me saisit : instinctivement je me recroqueville, vacille sur mes appuis et trébuche sans tomber.
Dénivelé positif.
J'avance, je le sens derrière moi. Mes pensées fusent involontairement : souvenirs d’enfance effrayants et faits divers plus atypiques les uns que les autres se multiplient ; pourquoi suis-je partie ? pas de protection, arc électrique potentiel entre mes pas, je deviens un paratonnerre, réduire la foulée ? Se tenir prête à se coucher dans un fossé pour ne pas s’exposer? Pas de passage sur cette route... Accélérer : danger ? Ralentir : danger ?

Je... fais...volte-face. Coup d'œil circulaire rapide, j’évalue, je rationalise, j’objective : sa progression est plus lente que la mienne, plus verticale qu’horizontale.
La colline est vaincue, je maintiens la cadence.
Dénivelé négatif.
Ma paume droite griffe mon front car il est granuleux : après l'évaporation de la sueur sur cette plage ridée par l'inquiétude ne restent que les sels minéraux.
Nouvel opus sonore... Il me rattrape. J’accélère, j’optimise trajectoire et allure, efficacité, rapidité, je m’accroche : plus que cinq kilomètres.
Dénivelé positif.
J'ai hâte, hâte d'en finir, j'ai perdu mon aplomb initial en chemin et gagné une fébrilité patente. Des éclairs, le tonnerre plus puissant, plus sourd. Déstabilisée, la concentration m'abandonne, dé-coordination rapide, respiration aléatoire, mon allure générale est désordonnée. Je gravis la dernière partie de cette côte vers un abris connu.
Protection temporaire.
Mains sur les hanches, je suffoque, me plie vers l’avant. Un souffle chaud et puissant créé ex-nihilo soulève un nuage de terre et d’herbes roussies... les graminées si frêles et légères sont aspirées, aplaties au sol.

Il est au-dessus de moi.
Il poursuit sa propre course de fond, à son rythme, fait d'accélérations et de ralentissements, courants chauds, courants froids. D'où est-il parti, quel est son parcours ? Qui peut savoir si sa course à une fin ? Il progresse sans partenaire à sa mesure, imperturbable, implacable.
Mon corps se refroidit vite, ma séance s’achève. Presque ; Je subis le spectacle, sec et bruyant.
Il fait noir subitement, un claquement sec de fouet, je sursaute, la foudre est tombée à quelques mètres, je suis aveuglée et porte les mains à mes oreilles, je ferme les yeux.
Deuxième coup.Domptée, je suis accroupie. Les impulsions du cardio-fréquencemètre s’emballent et me raccrochent à la réalité. Je n’ai pas vraiment peur, au fond, mais je tremble, mes mollets se tétanisent, les articulations de mes genoux pliés sont blanches, seul mon visage est chaud, le sang afflue, je sens les méandres de mes veines temporales se gonfler à intervalles rapides.

Il passe, il passe... Expiration...Inspiration....Bientôt je sortirai de ma cache, comme la bête traquée dont la poursuite à lassé.






11
11

Un petit mot pour l'auteur ? 24 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Luc Dragoni
Luc Dragoni · il y a
Une course bien réaliste et terrifiante!
Belle description des faits et du ressenti ^^

Image de Shinji11 S
Shinji11 S · il y a
du vécu...;-))
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Un vote de plus !
Image de Shinji11 S
Shinji11 S · il y a
Merci
Image de Zutalor!
Zutalor! · il y a
Et toujou "La pousuite à lassé" ? Si c'est du "réunionnais" il faut le dire... ;-)
Image de Shinji11 S
Shinji11 S · il y a
Je modifie ce satané r ... ;/)
Re-merci :-)

Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un court qui fait courir.
Image de Shinji11 S
Shinji11 S · il y a
merci ! belle journée !
Image de Zutalor!
Zutalor! · il y a
Génial ! Autant je ne m'y retrouvais pas dans la poésie, autant, ici, je cours sous les éléments puis m'accroupis en même temps que vous sous le coup du fouet !
Et à 2.200 mètres d'altitude, ça donnerait quoi ? Pour le fun, après cette dramaturgie, ça relativise nos peurs, vous n'êtes pas obligée mais... Voici :
https://www.youtube.com/watch?v=lRmov1Wnoxo

("la pousuite à lassé", qu'est-ce ? Une idée foudroyée ?).

Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Je comprends pourquoi vous vouliez que je lise "Courir sous l'orage". Ce texte a une vraie parenté avec "Jogging matinal". Dans ce dernier, c'est un mystérieux personnage qui court derrière la jeune femme, ici c'est l'orage.
Comme dans les visiteurs du soir, vous savez bien décrire l'atmosphère. On est entre récit et écriture poétique ou plutôt récit écrit avec une écriture poétique. Les sensations du personnage sont bien retranscrites, on s'identifie facilement à celui-ci. Mon vote.

Image de Shinji11 S
Shinji11 S · il y a
Merci bcp, qd un texte fait écho à une de mes petites productions cela me fait plaisir car je peux m'enrichir en regardant comment la construction est réalisée . Votre texte est vraiment très bon dans le rendu des émotions ... Déjà vécues aussi ;/)
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Que d'éloges ! Vous allez me faire rougir. En tous les cas, j'ai eu du plaisir à vous lire et j'irai découvrir vos autres textes prochainement.
Image de Shinji11 S
Shinji11 S · il y a
Avec plaisir :-)
Image de Duje
Duje · il y a
Une histoire alerte , bien écrite , bien conduite, l'évolution est sensible, on sent grandir le danger . Un peu d'attention encore à l'orthographe : un abri , a lassé (à).
Image de Shinji11 S
Shinji11 S · il y a
Merci bcp ... Je me rends compte que je me relis très mal. C'est un vrai défaut
Image de Damien Malène
Damien Malène · il y a
Le réel du corps perçu à travers ses sensations à l'état brut, le réel du ciel aussi. La communication de ce réel via le registre symbolique des mots. Et ces mots sont nombreux, riches, denses pour décrire le réel : qualité de l'écriture, qualité du texte résultant. Mais des trois registres RSI, réel, symbolique, imaginaire, il manque un peu celui de l'imaginaire. Ce n'est pas important, je sais qu'il va apparaître...
Image de Shinji11 S
Shinji11 S · il y a
Je vous remercie pour ce commentaire agréable... Ce récit est partie de plusieurs vécus en fait, jai essayémaladroitement peut être de distiller l'émotion du coureur face aux éléments. Il s'agit d'un de mes premiers textes ( protège à présent ) donc imparfait au possible:-)et il laisse peu de place à l'imagination en effet .
Merci pour ce retour en tous les cas qui permet de progresser

Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
L'ambiance tendue est bien décrite. On court avec vous tout le long de votre texte.
Image de Jean-Louis Sarah
Jean-Louis Sarah · il y a
C'est très bon, bien mené alors que le sujet n'est pas évident, je veux dire que l'anecdote est "légère" et du coup c'est littérairement réussi. Je réitère mes réserves sur le style mais ceci ne doit pas vous arrêter (quelle prétention de ma part si je pensais que mes réserves puisse vous arrêter !!) , c'est le votre gardez le !

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Oups !

Georges Vigreux

Dani poussa enfin la porte d'une des toilettes pour hommes de la station-service. On était en pleine transhumance du mois d'août et un flot ininterrompu d’automobilistes se... [+]