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Courir jusqu'à...

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Je me reposais, indolent, au milieu de cette immense prairie que j’affectionnais tant. Je goûtais avec délectation l’herbe tendre, la caresse du vent, la chaleur bienveillante du soleil de printemps. Au loin, les hautes graminées ondoyaient langoureusement, chantant avec la brise. Rien ne semblait pouvoir troubler le calme enchanteur de l’endroit. Pourtant, à la limite du monde visible, vers le levant, des ombres mouvantes se profilaient. Une sourde menace émanait de leur danse mystérieuse. Pour oublier la légère inquiétude que j’éprouvais, je plongeai mes yeux dans le bleu du ciel et cela me rasséréna. De doux songes me bercèrent, m’enveloppèrent de leur maternel cocon.
Tout à coup, ma rêverie fut interrompue par la bruyante cavalcade d’un de mes amis. Il passa près de moi en courant, poussant de grands cris de réjouissance. Je voulus le saluer, mais déjà il s’éloignait. Je dus m’élancer à mon tour pour le rattraper et, sans cesser mon effort, je l’interpellai :
— Où cours-tu comme cela ?
— Je ne sais pas. Droit devant, à la poursuite du soleil, peut-être. Quelle importance ?
— En effet, pourquoi pas, répondis-je avec circonspection. Mais pourquoi cours-tu ?
— Pour le plaisir de courir. Toujours plus vite ! Ne ressens-tu pas le puissant bonheur de sentir tes muscles saillir, se tendre, se détendre, et te propulser encore plus loin ? Ne sens-tu pas cette jouissance à dominer le temps et l’espace ? Quelle supériorité avons-nous sur ces brins d’herbes immobiles que nous foulons avec tant de célérité ! Et regarde ces nuages qui courent eux aussi dans le ciel. N’as-tu pas envie de savoir où ils vont ?
Tout à mes réflexions, je commençais à ralentir mon allure. Mon ami se retourna et me lança :
— Viens, ne laisse pas la fatigue prendre le dessus. Respire à grandes bouffées l’air qui te grise. Avance encore, et tu ne sentir as même plus le sol !
Et il laissa éclater un grand cri joyeux. Convaincu par cet élan de force, par le murmure du vent dans mes oreilles, par le bouillonnement du sang dans mes veines, je bondis pour me remettre à la hauteur de mon ami.

Nous courions de conserve depuis un long moment quand nous vîmes derrière nous d’autres camarades qui nous suivaient. Et puis d’autres encore, qui nous étaient inconnus. Et tous :
— Pourquoi courez-vous ?
— Parce que c’est ainsi, répondions-nous. La course, c’est la vie. Il n’y a plus de limites, nous les dépassons ; il n’y a plus d’obstacles, nous les enjambons ; il n’y a plus de menaces, nous les distançons. Entendez-vous le bruit de nos pas qui résonnent sur la terre et la font trembler ?

Nous courions toujours, depuis de longues minutes, sans jamais nous arrêter. Et nous étions de plus en plus nombreux. Chacun tentait de se faufiler du mieux qu’il pouvait pour être devant. Voir l’horizon, mener les autres, voilà qui ajoutait encore à l’enivrant plaisir de courir. Certains n’hésitaient pas à couper la route aux autres, parfois même à les faire trébucher, pour rester aux avant-postes.
De nouveau, la lassitude envahissait mes jambes, et je me retrouvai repoussé à l’arrière du groupe, suivi peu après par mon ami. La cohue nous pressa l’un contre l’autre, et je pus lire de l’inquiétude dans son regard. Il tournait la tête de tous côtés, tentant de voir derrière nous. Au bout d’un long silence, il me dit dans un souffle, la gorge nouée :
— Les ombres se rapprochent...
— Ce sont elles que tu fuyais quand tu m’as rencontré ?
— Bien sûr ! J’ai eu si peur quand je les ai aperçues, avec leurs lances pointées vers moi... Alors j’ai couru, couru si fort que j’en ai tout oublié, sinon le bonheur de la course. Et maintenant...
Je sentais d’horribles frissons lui parcourir l’échine. Le désespoir et la fatigue nous gagnaient. Chaque pas demandait de plus en plus d’efforts, mais, pressés derrière par ceux qui nous suivaient, nous ne pouvions ralentir sans craindre le risque de nous faire piétiner. Emportés par cette foule lancée à si vive allure qu’il était impossible de l’arrêter, nous ne pouvions rien faire d’autre que courir encore, jusqu’à en perdre haleine.
Et quand le cri retentit à l’avant, il était trop tard. Le vide du précipice nous happa tous, dans une chute d’une fulgurante éternité.
Après le choc, je parvins à ouvrir un œil l’espace d’un instant. Autour de moi, je ne voyais que des corps disloqués, amassés les uns sur les autres, qui couvraient les rochers acérés.

Du sang... des râles... et ma vue qui se brouille. Déjà les ombres approchent, pour nous dépecer.

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