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On est parti à quarante.
À présent on est quinze.
La citerne est pleine.
C’était un passage dangereux mais nous n’avions pas le choix.
Il fallait qu’on l’emprunte pour rejoindre le lac.
Et nous allons à présent le reprendre en sens inverse pour rejoindre notre village, Manyr.
Les Maraudeurs de l’ombre sont sur la falaise. On doit passer dans le canyon. Les Maraudeurs de l’ombre... des brigands de la pire espèce qui espèrent piller notre village en nous assiégeant. D’où l’importance de ma mission. On sait ce qu’il adviendra de nous : la mort attend une partie des nôtres. Les hommes ont éprouvé des réticences à traverser. Nous n’avions plus le temps. Les nôtres nous attendent. On doit y aller. On ne peut pas se permettre de contourner l’obstacle. C’est à nous de risquer nos vies ou nous condamnons nos frères qui attendent notre eau et nos victuailles à Manyr.
— Cessez de trembler ! A gueulé Samuel, mon bras droit et meilleur ami d’enfance. Vous avez sur vous le sort de nos semblables ! On doit leur apporter à boire et à manger avant qu’ils ne meurent de faim et de soif ! Un tiers des nôtres y est déjà passé. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre du temps ! Vous êtes des soldats ! Vous êtes des hommes ! Vous êtes des braves ! Nos frères comptent sur nous ! Leur vie est entre nos mains !
Durant un quart d’heure, il les a tancé et a insisté sur la loyauté et le sens de l’honneur. Les hommes ont finalement accepté d’emprunter le défilé. Ils ont prié Dieu de les faire s’en sortir, et Lui ont demandé pardon au cas où ils y resteraient. Puis nous avons tous marché en file indienne droit sur le canyon.
— Prépare-toi à donner du fouet, recommandais-je à Boris, le postillon de la citerne. Les rochers risquent de pleuvoir rapidement.
— T’en fais pas lieutenant, me répond-t-il. J’ai l’habitude.
Nous avons tous armés nos winchesters, nos mitraillettes et nos six coups. Puis nous nous sommes engagés dans le défilé. Moi en tête. L’adjudant Samuel à mes côtés. La citerne derrière nous. Puis les douze autres soldats, armes sur l’épaule, prêts à tirer sur les Maraudeurs de l’ombre dès qu’ils montreront le bout de leur nez depuis la falaise.
A peine le dernier cavalier s’était-il engagé que ce que nous redoutions arriva : une pluie de rochers sur nos têtes. Trois hommes moururent écrabouillés ou crane fendu.
— Courez ! Ordonnai-je. Courez ! C’est notre seule chance !
Une pluie de flèches tirées depuis la falaise par les Maraudeurs de l’ombre s’abattit sur nous. Boris s’écrasa lourdement sur le sol, la gorge trouée par l’une d’entre elle. Pas question d’abandonner la citerne. Nous n’avons pas fait tous ces sacrifices pour rien. Sans réfléchir, je bondis sur la citerne et pris les rênes deux secondes avant qu’une flèche ne se plante sur la selle de mon cheval, à la place où se trouvait mon cul. Je donnais du fouet pour faire galoper les chevaux et sortir la citerne de ce défilé le plus vite possible. Je voyais mes soldats tomber les uns après les autres. Sam galopait à brise abattue à côté de la citerne.
J’ai réussi. La citerne quitta le canyon sans n’être percée. Je vis Sam pousser un râle d’agonie et s’effondrer. Une flèche s’était plantée dans son dos. Je voulais m’arrêter pour lui porter secours. Ramasser son corps et l’enterrer dignement à Manyr. Mais voir trois de mes soldats, les seuls survivants au massacre, galoper à toute allure devant moi me rappela brusquement le danger et l’objectif de notre mission pour laquelle désormais 36 des nôtres y ont laissé leur vie. Je repris alors mes esprits et continua de fouetter les chevaux jusqu’à ce que le canyon des Maraudeurs de l’ombre soit loin derrière nous.

Une fois arrivés sains et saufs à Manyr, nous sommes accueillis en héros. Nous leur avons ramené de l’eau et de la nourriture. Après trois semaines de famine due au siège de Manyr par les Indiens Maraudeurs de l’ombre, quelle n’a pas été la joie se lisant sur le visage des villageois.
Le général Chestmann m’épingla une médaille et me proposa le grade de capitaine. C’était une belle promotion que je convoitais depuis longtemps mais pour que jamais je n’aurai troqué contre la mort de mon meilleur ami ni de trente-cinq autres de mes hommes. Nous étions partis à quarante. Nous revenons à quatre.
— Lieutenant, vous êtes un héros ! Me dit une villageoise.
Je lui répondis par un sourire jaune. C’est une fierté d’être appelé le héros mais que vaut-elle si au fond de nous, notre moral est à zéro ?
— Papa !
C’est mon fils, Johnny, qui me saute au cou. Cela faisait une semaine que je ne l’avais pas vu. Je ne savais pas si j’allais le revoir encore. Je vois William, le fils de Sam, chercher désespérément son père du regard. Comment lui dire ? Je prie intérieurement qu’il ne vienne pas me poser la terrible question « où est Papa ? »
— Papa, tu m’as trop manqué, me dit Johnny !
— Toi aussi, lui répondis-je. Toi aussi, tu m’as manqué fiston.
— Ben la prochaine fois on ne se quitte pas, Papa ! Répond-il. La prochaine fois je viens avec toi !
Comment lui dire ? Le regard empli d’espoir de ma femme s’avançant vers moi à son tour me fait fermer les yeux et profiter du câlin de mon fils que je serre fort contre moi.
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Maryouma Youmar  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à tous pour vos messages 🙏🏼
Mon recueil "Asma" est en ligne sur toutes les plates-formes d'autoedition gratuites pour ceux qui veulent le découvrir. Il inclut "Courez", "Papa" et "Haine Gratuite"

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Imene Saffi · il y a
La tristesse de la perte d'un être cher. Merci Maryouma pour ces textes authentiques qui nous réchauffent le cœur
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Poisson Walid · il y a
Rien a redire une fois encore
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Nasser · il y a
La meilleure du recueil Asma et une de tes meilleures du coup
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TAURO JAWAD alias l'agent 12069 · il y a
Comment tu fais pour enchainer les pépites comme tu le fais Maryo ? Donne ta recette
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TONTON DZ · il y a
Pas mal du tout ce genre d'histoires mi imaginaire mi réaliste, tu nous a déjà fait découvrir ce style avec bête et méchant et maintenant avec courez et il te va très bien même si c'est dans les hommages poignants qui sonnent comme piqure de rappel (microbe, si tu savais, rip…) que tu es la meilleure dans tous les cas bravo, force et honneur a toi Maryouma, fierté de la littérature maghnaoui
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Rawna 416 · il y a
J'ai vu tes chiffres de ventes, c'est impressionnant ! Tu as percé c'est bon ! En même temps ça fait longtemps que tu le mérite
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Faustine Alvarez · il y a
Je lui aurais juste donné un titre plus significatif mais l'histoire est très forte
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Mina Galiana · il y a
Une belle histoire très bien écrite. J'aime beaucoup !
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Hmk · il y a
Meilleure écrivaine engagée du moment
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Maryouma Youmar · il y a
N'allons pas jusque la hhhh
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