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Cour par correspondance

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Jérôme Pitriol

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L’express ralentit avant d’entrer en gare, mais son excitation ne fléchissait pas. Il avait un premier rendez-vous avec Flora. Trente secondes d’arrêt, un changement à la prochaine, il était au café dans vingt minutes.
Il avait repris ses recherches sur le net, s’était réinscrit sur des sites de rencontre. Plusieurs. Pour maximiser les chances, s’offrir des opportunités. Et il avait changé de pseudo. Ça marchait bien. Actuellement il avait une correspondance suivie avec six jeunes femmes au profil intéressant. Et pas que le profil, à en croire les photos. Exactement son genre. Surtout Flora.
En clair ça allait pour lui comme sur des roulettes, lorsque, soudain, tout bascula : les portes, en se décollant l’une de l’autre, venaient de laisser entrer une – oh non ! pas possible, non –, si : une ex. Elle avait changé de coiffure, mais c’était bien elle. Comment c’était son nom, déjà...?
Évidemment il s’était placé tout au fond du wagon de queue, et bien sûr elle s’assit juste devant les portes les plus proches. Dans le sens de la marche, comme lui, peut-être, mais il n’y avait pas foule et dès qu’il allait vouloir sortir, au prochain arrêt, elle le verrait forcément. Donna. C’était Donna. Elle allait forcément lui demander où il était passé, ce fameux soir, et pourquoi il était sorti par la porte de derrière, pourquoi elle l’attendait encore. Pitié... « Un an, comme le temps passe », l’entendait-il déjà ironiser. Il en avait des sueurs froides. Peut-être même un accès de faiblesse. Et ici, dans ce train, pas de porte de derrière. Il était pris au piège. L’horreur.
Et la rame qui, déjà, ralentissait... Que faire ?! Il ne pouvait juste pas lui passer sous le nez l’air de rien... Non : il attendrait qu’elle descende, tant pis.
Il allait avoir une heure de retard, aussi, s’il faisait ça... Le temps de reprendre la ligne dans l’autre sens, d’attendre sa correspondance... Déjà que Flora avait failli annuler le rendez-vous pour une histoire de photo soi-disant floue qu’il n’avait pas pris le temps de changer sur le site... Elle n’était pas encore effeuillée, la marguerite. Il lui envoya un texto illico : il aurait... mettons 10 minutes de retard. Elle n’allait quand même pas lui échapper, celle-là.
Bientôt l’arrêt. Donna ne bougeait pas. Mince, pour une fois qu’il prenait l’express... Mais non. Pas un signe. Elle venait même de sortir son portable. Mais peut-être, si elle avait le nez collé dessus... dès que les portes s’écartaient, vlan ! il prenait ses cliques et ses claques et s’éjectait de la rame en quatrième vitesse.
Il avait contracté déjà tous ses muscles, attendait l’arrêt complet du train. Il s’étonnait lui-même de son audace, quand l’improbable se produisit : elle descendait ! Il la vit mettre un pied à l’extérieur, puis un autre... et hop ! il s’extirpa in extremis avant la fermeture des portes, et prit la tangente via les escaliers du fond.
Une fois hors de danger il reprit son souffle, se félicita de l’art inimitable avec lequel il avait remis son affaire sur les rails, puis, en jetant un œil circonspect à chaque embranchement, s’orienta dans les passages souterrains pour attraper sa correspondance.
Le train était déjà à quai, il monta tout en tapant un second texto pour avertir Flora qu’il avait fait tout son possible et qu’il serait à l’heure. Il appuya sur « envoyer », releva la tête et... tomba nez à nez avec l’autre. Le temps s’arrêta.
« Bonsoir », fit-elle, une éternité plus tard. Son visage était neutre, c’était inespéré. Du coup il reprit confiance, le sang se remit à irriguer son cerveau, et ils échangèrent deux mots. Il avait oublié mais elle était pas mal, en fait. Exactement son genre...
« Que fais-tu, seule le soir, dans l’express ?
- Je sors. Et toi ?
- Moi ? Pareil. Tu n’as pas changé...
- Oui, j’essaye toujours de trouver la stabilité... »
Une secousse et le train démarra, Donna plongea la main dans son sac pour consulter son portable. Et ce fut tout. Il eut le temps de l’observer, absorbée qu’elle était, et distante, pendant tout le trajet. Il ne restait plus qu’à s’éloigner physiquement ; ce qu’elle fit dès l’ouverture des portes. Bien plus froide qu’à l’époque, cette bêcheuse.
Mais ce n’est qu’en vue du café, en la voyant qui entrait avant lui, qu’il comprit son erreur d’aiguillage. « Tu n’as pas changé », tu parles... Elle ne s’était pas contentée de refroidir son attitude à son égard, non : elle avait aussi changé de look, et elle avait changé de pseudo. Trente secondes plus tard il était sur le quai.

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Lili Caudéran · il y a
Très amusant cette situation !
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Michel Allowin · il y a
L'art de la méprise
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Arlo · il y a
Excellent récit très agréable à sa lecture. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poème "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

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