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Cour intérieure

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Croix roussienne

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« Nous nous sommes quittés, il y a trois ans dans la cour intérieure du musée de Nantes. Et vous m’aviez promis de m’envoyer ce poème de René Char dont je crois qu’il se trouve dans les Matinaux, mais sans certitude. Je n’ai jamais recherché ce texte persuadé qu’un jour ou l’autre, vous me l’adresseriez par courrier ou par mail car je me souviens que dans cette cour, nous avons échangé toutes les coordonnées qui devaient permettre de prolonger cette rencontre... »
Je relisais à plusieurs reprises ce dernier passage d’une lettre arrivée le matin et dont je ne reconnaissais ni le nom de l’auteur, ni l’écriture, pas plus que le lieu d’expédition. Je cherchais à me remémorer ce que je pouvais bien faire trois ans auparavant. Je me souvins d’un week-end à Barcelone, d’avoir visité quelques maisons à vendre, de la fête loupée de l’anniversaire de mon fils. Pas la moindre réminiscence concernant la cour intérieure du musée de Nantes.

Et à bien y réfléchir, je fus quasi certaine de n’avoir jamais mis les pieds à Nantes dont j’ignore à peu près tout, sauf peut-être qu’il s’agit d’un port, au bord de la mer et peut-être même au bord de l’océan. Et qu’il y pleut parfois.
De plus il me paraissait tout à fait probable de confondre Nantes avec Saint-Nazaire dont je ne sais également rien, si ce n’est que ces deux villes ont les mêmes caractéristiques maritimes pour ce que je peux en supposer...

Finalement à force de recherches, je retrouvais la trace d’un passage furtif à Nantes, alors que je roulais dans une fatigue extrême vers la pointe du Raz.
Être allée au musée me semblait tout bonnement impossible, mais l’évocation d’une cour intérieure réveillait en moi celle du musée des Beaux-Arts de Lyon, paisible escale en plein centre-ville, avec ses tribus de moineaux comme l’on en voit plus nulle part ailleurs.
Cour intérieure produisait immanquablement des images de cloître.
Je fis un détour par le Net, et m’informait du musée des Beaux-Arts de Nantes. Des travaux, des grands travaux en avaient transformés l’aspect. J’assistais à la naissance d’un puits de lumière, au déménagement de toiles de maîtres, à la construction d’un cube dédié à l’art contemporain. Une tête grecque au milieu d’échafaudages gisait au sol. Je renonçais à aller plus loin et revins à la lettre.
Le nom sur l’enveloppe m’était inconnu. Mais la référence à René Char se déployait comme un cri de ralliement.

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront. » C’était à vrai dire, l’une des rares citations que j’étais capable de réciter sans me tromper. Et elle faisait toujours son effet. Je le savais. J’en avais noté les mots dans mon carnet d’adresse et ils débordaient sans cesse des petits feuillets de ce carnet.
Mais à l’hameçon de ce texte qui s’était épris ? J’étais prête à inventer un pneu crevé devant le musée pour partir chercher de l’aide. Où ça ? Personne ne passe dans cette rue où pourtant se trouve l’entrée monumentale. Peut-être un gardien, un guide, un conservateur ? Le directeur lui-même ?

Une fois passé le porche, la cour ! J’ai les mains maculées du cambouis des écrous que je ne suis même pas parvenue à desserrer. Est-ce que j’ai trouvé le cric après compulsion du mode d’emploi de ma petite voiture ? L’ai-je reposé dans le coffre ou bien ai-je pénétré dans la cour intérieure le cric à la main ? C’est l’été, il fait très chaud. Je transpire abondamment et je ne suis pas spécialement attirante avec mon cric, mes mains sales et les taches de transpiration qui suivent le dessin de la ceinture de sécurité en travers de mon buste.

J’avance tentant l’air dégagé de la femme certaine d’obtenir de l’aide.
Je cherche du regard un homme costaud, suffisamment désœuvré pour me consacrer 10 minutes. Suffisamment actif pour s’arracher à la torpeur ambiante. Pas un oisif heureux de l’être. Pas un passif décomplexé. Pas un mufle non plus. Quelqu’un qui soit à la fois sensible à un poème de René Char et qui 3 ans plus tard se souvient et prend la peine de m’adresser un courrier. Un tantinet romantique, un pas pressé avec de la suite dans les idées. Pas vraiment le genre à s’échiner sur des écrous grippés.
Si j’y réfléchis bien, un tel homme serait resté à rêver sous les palmes et m’adresserait des messages télépathiques. Je ne le vois pas arqueboutant sur mon cric toute sa langueur romantique et mes écrous rouillés qui ne lâchent rien. Non, il s’agit d’un costaud musclé, arraché à sa tâche qu’il laisse tomber pour secourir une femme d’âge mûr, transpirante tandis que la canicule plombe tous les romantiques dans des palmeraies.

Et alors que d’une puissante pesée, il libère les écrous un à un, je suis totalement fascinée par sa disponibilité, son assurance, ses muscles. Je me murmure éblouie la citation de René Char, murmure qu’il perçoit et qui lui fait l’effet d’un charme car il s’arrête, redresse son torse qu’il a large et me demande mes coordonnées.
Je suis donc là, trois ans plus tard, consciente de l’infinie rareté de cette rencontre et ce cruel constat me foudroie : je n’en ai rien fait.
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MissFree · il y a
Un très bel écrit.
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Michel Castre · il y a
Beau texte! que le format demande ici de terminer mais dont on peut espérer une suite...
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Jo Hanna · il y a
J'ai beaucoup aimé ce texte ! Le constat est dur à la fin mais peut-être était-il nécessaire pour recommencer à avancer. C'est bien écrit en tout cas !
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