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Coupure de courant

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Suzy-lou

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Il a filé comme une anguille laissant Elsa en proie à une frayeur indicible.

Leur soirée avait pourtant bien commencé ou plutôt devait être l’aboutissement d’un jeu de séduction amorcé quelques jours auparavant.
Ils s’étaient rencontrés chez une amie commune, Amaya, qui donnait une fête impromptue chez elle, venant d’apprendre sa toute nouvelle promotion qui devait se concrétisait dans les prochains jours. L’hôtesse avait toutefois eu le temps de mettre les petits plats dans les grands. Tous ses copains étaient là autour des petits fours et canapés, la flûte de champagne à la main
Les invités, pour la plupart, se connaissaient et avaient l’habitude de se rencontrer chez elle. Seule Elsa, jeune fille timide, était nouvelle dans ce petit rassemblement de joyeux fêtards. Amaya avait eu pitié de cette jeune collègue, qu’elle croisait parfois sur leur lieu de travail et avait ressenti un certain attachement à son endroit. Elle estimait qu’inviter à cette sauterie improvisée la petite femme falote et empruntée était sa bonne action de la journée.
Amaya avait dit qu’après tout, ce serait peut être l’occasion pour Elsa de faire la rencontre inespérée de l’âme sœur. C’est comme cela qu’elle avait réussi à la convaincre de se rendre à sa soirée et à expliquer sa présence aux autres invités. Il faut dire aussi qu’Elsa, pourtant si réservée, avait fait d’Amaya une confidente qui l’aidait à sortir de sa pesante solitude. Elsa lui avait dévoilé tous ses petits secrets et leurs cachettes. Le dernier en date l’effrayait plus qu’il n‘aurait dû la rassurer.
Une manne s’était abattue sur elle.
Aussi énorme qu’inattendue, Elsa l’avait cachée, le temps pour elle de s’approprier
cette incroyable histoire qu’elle avait donc confiée à Amaya. Et cela n’était pas tombée dans l’oreille d’une sourde ! En effet, Amaya, trahissant la confidentialité de ce terrible secret, n’avait pas résisté à le révéler à son propre petit ami.

Le soir de la fameuse fête, les prédictions d’Amaya se réalisèrent. Le miracle se produisit.
Jules, un des invités, attira la frêle jeune fille qui, toute rougissante se laissa transporter dans un élan amoureux qu’elle découvrait pour la première fois. Elle trouvait enfin un très doux réconfort dans sa vie de solitaire.
Puis, Elsa et Jules se revirent, minaudèrent, susurrèrent des mièvreries, partagèrent une toile, visitèrent un zoo. Le jeune homme semblait prêt à tout pour conquérir sa dulcinée.

Aujourd’hui, Jules a entraîné Elsa au restaurant. Le couple se promit mille choses et riait déjà d’annoncer leur charmante relation à leurs amis et à cette chère Amaya, l’entremetteuse providentielle.
Jules affirmait ne plus vouloir se séparer d’Elsa qui en rosissait de plaisir.
La nuit tombée, il raccompagna sa belle jusqu’à la porte de l’appartement de la jeune femme, voulant, comme il le déclamait poétiquement, retarder pour mieux le savourer, le délicieux moment où elle serait sienne.
Dans la tête de l’amoureuse déjà soûlée de tant de plaisirs à venir, se bousculaient des pensées aussi disparates qu’incongrues. Serait-elle à la hauteur de cette si soudaine relation ? Se pouvait-il qu’elle, la modeste Elsa, pût inspirer autant d’empressement ? Se pourrait-il qu’elle sorte enfin de son triste célibat dans lequel elle se trouvait depuis si longtemps, dans ce désert sentimental où aucun homme, jusqu’à présent, ne s’était jamais aventuré ? Tout avait été si vite !
Mais elle était si follement éprise qu’elle mit vite fin à ces hésitations et qu’elle se laissa embrasser à bouche-que-veux-tu par un Jules surexcité, sans plus de retenue.
A peine avait-elle eu le temps d’introduire sa clé dans sa serrure que Jules la poussa fermement à l’intérieur prolongeant le baiser qui assourdissait et aveuglait Elsa.
Submergée par une immense vague de sensualité, elle laissa ses paupières fermées pour vivre ce bonheur si nouveau pour elle.
Combien de secondes, de minutes se passèrent dans cet état de béatitude ? Elle n’aura su le dire.
Elsa chercha fébrilement des mains son compagnon, pensant qu’il était toujours près d’elle.
Mais rien, rien, plus aucun souffle dans son cou, plus de visage à caresser, plus de lèvres à embrasser, plus de mains à serrer.
Elsa ouvrit les yeux. C’était le noir complet. La porte d’entrée claqua au même moment. Jules l’avait abandonnée !
Et violemment, sa phobie du noir surgit. Pourquoi avait-il fait ça ? Et dire qu’elle lui avait tout dit sur elle, ses joies, ses attentes, ses envies mais aussi sa peur de l’obscurité. Elsa céda à la panique. Jules lui avait joué un mauvais tour, la laissant sciemment dans ses angoisses ! Elle éclata en sanglots. Elle ne pouvait pas croire qu’il l’ait laissée et, pire, que ce fût lui qui avait provoqué cette coupure de courant... Elle chercha à tâtons l’interrupteur dont la commande fut sans effet. Il fallait qu’elle jugulât sa peur pour atteindre le compteur électrique. Il s’était bien moqué d’elle ! Elle était au bord de la crise de nerfs prête à crier cette douleur qui maintenant la martyrisait.
Elle arriva enfin à relever le disjoncteur. La lumière inonda le couloir et Elsa, tremblant de tout son corps, constata avec stupéfaction que le tiroir du placard dans l’entrée, était béant, vide du terrible secret qu’il contenait quelques instants plus tôt. Elle était anéantie.
Un crissement de pneus dans la rue atténua à peine la sidération d’Elsa. Si elle avait pu faire l’effort de regarder par sa fenêtre, elle aurait vu son Jules fuyant au volant de sa voiture avec son amie Amaya, sur le siège passager, serrant de près une petite sacoche.
La sacoche d’Elsa.
A l’intérieur, les six numéros gagnants du loto de la semaine précédente.
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