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Coupez !

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Julien Guého

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Perdue au milieu de la masse.
Grain de sable. Graine de rien.
Palpitant d’un nouvel élan. Je m’éveillais. Comme tous les soirs.
Je m’allumais. Scintillais. Rayonnais de tout mon long. Bref, je dominais.
À peine la nuit tombée, moi et mes camarades pylônes, dames lanternes et sieurs lampadaires, voisins et voisines de besognes, nous illuminions l’échangeur B22 de nos lumières blafardes.
Ce soir là, la rumeur traversait distinctement nos fils électriques.
" Ils y sont presque. "
Et alors que la nuit nous permettait enfin d’ouvrir les yeux sur l’asphalte encore brulant, ça ne faisait plus aucun doute :
" C’est pour ce soir. "

Nos néons statiques sculptaient la route de tâches éparses et disgracieuses. Répondant à notre éclat, c’était pêle-mêle des dizaines et des dizaines de paires de phares-avant qui traçaient leur ronde dans la nuit. Leur éclat jaune pâle faisait tournoyer l’ombre de nos guiboles d’unijambistes, danse macabre de bord de route. Parfois une moto passait. Tranchant de son regard cyclopéen la masse lente des automobiles. Sur la bande d’arrêt d’urgence s’entassait déjà une belle ribambelle de carcasses vides. Les propriétaires en sortaient, fourmis inutiles au service de la nation, laissant leur véhicule à leur destin implacable.
" Ceux-là ont déjà fini. "
Des escadrons de dépanneuses tournaient sur le circuit improvisé, s’arrêtant tous les dix mètre pour libérer l’espace. L’une d’elle arriva à mon pied. Encastrant une belle décapotable reluisante pour l’occasion, virant sur la droite et la dégageant sur le banc de touche.
" Une de plus dans le fossé !
- Crois moi, dans moins de cinq minutes une autre aura prit sa place.
-...
- Tiens, qu’est-ce que je disais ! "
Là, innocemment, une grosse berline noire abandonnait la farandole. Bloquée sur la voie de gauche, trois personnes en sortirent pour la pousser. Vigilants, patiemment, ils s’approchaient. Encore un peu et voilà la route libérée. Aussitôt, la circulation reprit son rythme effréné. Les trois humains devenus piétons s’en allaient. Joyeusement. Se frottant les mains et se tapant dans le dos. Rigolant d’euphorie comme une équipe de rugbyman sortant vainqueur d’une rencontre amicale. Transperçant le noir du ciel, quelques avions passèrent en trombe au dessus de nos têtes, arrachant une volée de Klaxons aux voitures vrombissantes.
" C’est la fête. "

Tout le monde mettait la main à la pâte. Ceux qui avaient plusieurs voitures s’arrangeaient avec ceux qui n’en avaient pas. Les grand-mères incapables de conduire donnaient leurs clefs à leurs petits-fils ou leurs petites-filles.
« Si t’as pas le permis c’est pas grave, qu’ils disaient, l’important c’est de participer ! »

Dans nos rangs de luminaires, les questions se faisaient plus intenses :
" Qu’est-ce qu’ils vont faire de toute cette féraille ?
- Ça va leur en faire de la conserve à recycler. "

Le rallye battait son plein. Petit à petit, les voitures à l’arrêt gagnaient du terrain, s’entassant maintenant sur la voie de droite.

" Et après ?
- Après quoi ?
- Ce sera à qui le tour ? "

La rumeur s’intensifiait dans notre réseau électrique. Lanternes et lampadaires frissonnaient à l’unisson. La réponse était évidente, après les voitures, ce sera notre tour. Gardiens et gardiennes inutiles d’un réseau en perdition. Le silence de nos filaments, allié à notre indéfectible immobilité, venait contraster le chaine encore incessante des bolides à pétrole.

Sur l’échangeur B22, comme partout à travers le monde, le réseau électrique s’harmonisa dans une longue minute de silence.

De nos yeux uniques, incapables de pleurer, nous observions la nuit.

Seules quelques rares voitures balayaient encore le goudron marqué par la fête qui prenait fin.

Bientôt, au bout de la nuit, le silence s’imposa.
Plus aucun moteur ne toussait son poison au visage de la nature.

L’aube s’invita alors, levant un soleil radieux sur un nouvel horizon.
Je fermais les yeux pour de bon avec cette étrange pensée en tête :

Voilà, ils l’ont fait.
Ils ont brulé tout le pétrole de la terre.

PRIX

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jc jr · il y a
Vous n'avez plus de pétrole, mais vous n'êtes pas en manque d'idées ! J'ai aimé ce joli texte, qui m'a tenu en haleine. Viendriez-vous me voir...
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Marie Dali · il y a
J'ai beaucoup aimé l'idée, l'ambiance etla façon d'écrire . Très original et je ne m'attendais pas à la chute.
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Julien Guého · il y a
Merci beaucoup pour ton message Marie !
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Jokamax · il y a
Très bonne vision post apocalyptique pylonesques. J'aime
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Ginette Vijaya · il y a
C'est une bonne réflexion . Et une bonne idée de personnifier le pylône.
je concours aussi avec le texte " de roues en roues "

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Julien Guého · il y a
Merci pour ce retour Ginette !!
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Vallerie · il y a
Si seulement !
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Alphonse Dumoulin · il y a
Un peu politiquement correct mais bien quand même.
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Julien Guého · il y a
Les lampadaires sont des êtres dénués de préjugés :) merci pour le temps passé en ma compagnie !
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Alphonse Dumoulin · il y a
Mais pas de sensibilité, selon le le Comité de Libération des Lampadaires Écologiques. Lequel regroupe les défenseurs de l'éclairage responsable en technologie LED.
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Chantal Sourire · il y a
La route vue d'un pylône, super idée, je vote !
Je suis en lice avec l'âne et la moto
Et en finale automne avec 3 textes, le trio, la maîtresse et sous les pavés la plage. Si vous avez envie de passer, merci !

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Julien Guého · il y a
Je vais aller voir ça, merci pour le message !
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T. Siram · il y a
Le gaspillage... ce n'est pas nouveau. Après le pétrole... autre chose !
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Guillaume Coquery · il y a
une cool lecture, j aime beaucoup l ambiance, la fable, la prophétie... on sent de la rage souvent, certaines phrases sont assenees comme des coups de poin...ts!
mes votes pour ce texte

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Julien Guého · il y a
Merci beaucoup Guillaume, d'autant que sans toi je n'aurais pas découvert ce concours alors merci car j'ai vraiment eu plaisir à écrire ce texte!!
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Jean Calbrix · il y a
Je suis pour que l'Etat fasse écrire "la voiture tue" sur tous les véhicules à moteur thermique. Il le fait bien pour les paquets de clopes ! Bravo, Julien, pour ce texte satirique au possible. Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à une petite balade dans les dunes si cela vous dit : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes C'est un poème en finale automne. Bonne journée à vous.

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Julien Guého · il y a
Merci Jean ! C'est une invitation que j'accepte volontier !!
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Jean Calbrix · il y a
Merci à vous, Julien !
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Joséphine Deleu · il y a
C'était la fête. Ils se sont bien amusés. Aux enfants de payer les pots cassés... Si tu as 60 secondes à accorder à mon texte, c'est ici https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/dix-neuf-mars
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Julien Guého · il y a
Merci Joséphine pour ton mot et ton texte efficace (il m'aura fallu bien moins de 60 secondes pour le lire et c'est évident que cette efficacité sert parfaitement ton propos) Bravo et merci !
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Flip · il y a
Excellent ! J'ai apprécié l'ambiance, le bruit, l'euphorie. Et tous ces mots qui se sont précipités jusqu'à la ligne d'arrivée. Le point de non-retour...
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Julien Guého · il y a
Oh, merci pour ce message Flip. Je suis ravie que cela t'ai plu !