Coup de froid sur le cœur

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Michel ALOMENE michel.alomene@base.be Naguère instituteur Maintenant, tâcheron laborieux de l’écriture Arpenteur de l’imagination J’écris pour tuer le temps et pour le plaisir de  [+]

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Elisa se souvient très bien dans quelles circonstances tout a débuté. C’est ce qu’elle s’efforce d’expliquer au juge. Les mains croisées sur son pupitre comme s’il récitait ses prières, celui-ci, un gras bonhomme l’écoute sans l’interrompre. Encore heureux qu’il m’accorde autant d’attention et de temps, surtout pour une affaire aussi bénigne, s’ébaubit Elisa dont à trente ans c’est le premier contact avec le monde judiciaire.
Bref, elle avait été invitée chez ses parents pour le Nouvel-an. Sa plus jeune sœur l’avait coincée dans l’embrasure d’une fenêtre pendant l’apéro et avait commencé à disserter sur le sort fait aux réfugiés de la plaine Saint-Jean. Elisa lui avait fait part de son étonnement : pour elle, le problème était réglé depuis longtemps puisque les médias n’en parlaient plus, le gouvernement dans son infinie sagesse ayant bien dû finir par imaginer une solution. Sa cadette avait des sanglots dans la voix en évoquant la détresse de tous ces pauvres bougres que la misère, la guerre ou la sécheresse avaient précipités sur les routes et c’est en voyant les premières larmes poindre à ses paupières qu’Elisa, sans même l’avoir voulu, avait proposé son aide. Le lendemain, à la tombée de la nuit, sa sœur lui avait amené un homme et un adolescent originaires d’Afghanistan. De ces deux pauvres hères, Elisa avait conservé un très vif souvenir. Normal, c’étaient les tous premiers d’une longue série. Le plus âgé était un solide gaillard d’une vingtaine d’années au teint mat de bédouin. Avec son crâne tondu et la boucle d’oreille en laiton qu’il arborait à l’oreille droite, il ne lui avait pas, au premier abord, inspiré confiance. Il avait en effet tout du castard à la Jean Valjean prêt à vous égorger sur votre couche pour une paire de bougeoirs en argent. Surtout si vous étiez une faible femme, avait frémi Elisa qui regrettait déjà de s’être engagée à la légère. Mais il avait suffi qu’il la salue en souriant de toutes ses dents pour qu’elle se sente beaucoup plus à son aise. Bon sang, ce qu’elle pouvait être bourrée de préjugées ! Baryal baragouinait quelques mots d’anglais, un anglais basique qu’il avait dû glaner au cours de ses pérégrinations et il lui arrivait souvent de traduire pour son jeune compagnon. Après le repas à base de semoule et de légumineuses, elle avait ouvert l’Atlas qu’elle avait récupéré au grenier, un livre tellement vieux que la carte du Moyen-Orient était en grande partie bariolée du rose de l’Empire britannique et tant bien que mal, il lui avait décrit son interminable et dangereux voyage, son index boucané survolant des déserts, des fleuves, des montagnes, des mers, jetant en vrac des noms de pays, de villes, de points de passage, s’interrompant parfois comme si le souvenir des drames qu’il avait vécus était encore trop douloureusement prégnant à son esprit.
Après ces deux-là, il y en avait eu d’autres, beaucoup d’autres. Des hommes jeunes et taiseux pour la plupart, une ou deux femmes, un enfant, un seul, une fois. La camionnette d’un volontaire les lui amenait toujours entre chien et loup. Chaque fois des gars différents. Sa sœur lui avait raconté que certains hébergeurs se liaient à un réfugié en particulier lui offrant gîte et couvert à répétition jusqu’à ce qu’il ait réussi à embarquer vers sa terre promise. Elisa, elle, préférait ne pas s’attacher, elle trouvait largement son content en leur ouvrant sa maison pour la nuit, en les nourrissant et en prenant plaisir à les écouter lorsqu’ils voulaient bien se confier. Avec le temps, elle avait appris à affiner ses techniques d’accueil. Elle les attendait près de la barrière qui donnait sur l’allée menant au garage et après avoir salué le chauffeur du véhicule d’un large signe de main, elle les invitait à se diriger vers la porte qu’elle avait laissée entrouverte. A ce moment, elle ignorait encore tout d’eux et dans la pénombre ne distinguait que des silhouettes indistinctes engoncées dans des vêtements disparates : tee-shirts ou sweats trop fins, trop courts malgré le froid, sandales rapiécées, baskets à deux pas de rendre l’âme et pour de trop rares chanceux, bonnets enfoncés jusqu’aux oreilles, gants en laine tricotés grand-mère, longues écharpes ramassées sur elles-mêmes, manteaux ras du sol ou parka évadé des surplus militaires. Elle les incitait ensuite à prendre place sur le divan, leur proposait du thé, de l’eau, de la limonade, leur présentait un plateau où elle avait disposé du pain et du fromage, des fruits et des bonbons. Eux se contentaient de regarder autour d’eux tout en la reluquant du coin de l’œil. C’était le moment qu’elle préférait, celui où timidement des regards se croisaient, se scrutaient, s’observaient, celui où des personnes qui ne se connaissaient pas l’instant d’avant se découvraient, celui où Elisa se sentait pleinement exister. Et puis, le plus hardi, généralement le moins âgé, se hasardait à lui demander le code wifi. La première fois, cela l’avait choqué, il y avait quand même plus important que d’échanger des banalités avec des inconnus rencontrés sur le net. Mais à force de les voir pianoter sur leur smartphone, cela lui avait sauté aux yeux. Cet outil était souvent le seul lien qu’il conservait avec leur famille, avec leurs amis.
- Vous en avez encore pour longtemps, l’interrompt le juge d’un ton agacé. Elle met quelques secondes à comprendre qu’il s’adresse à elle, il lui avait pourtant jusqu’ici donné l’impression d’être à l’écoute. Se pourrait-il qu’elle se soit trompée et que ce qu’elle prenait pour de la bienveillance ne soit en fait qu’une forme de désintérêt vaguement poli ?
Quatre mois avec sursis ! Elisa a l’impression que le juge lui a renversé un seau d’eau glacée sur la tête. Elle reste d’abord comme frappée de stupeur avant de s’effondrer dans les bras de la jeune avocate commis d’office. Quel crime a-t-elle donc commis pour être ainsi punie ? Et dire que les braves gens qui viennent de la condamner sont les mêmes qui continuellement ont le mot « solidarité » à la bouche.

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Dimaria Gbénou · il y a
Adorable comme texte même si c'est triste. Je vous donne mes voix. 3+. Au cas où le temps vous le permettrait, je vous invite à découvrir ma nouvelle " sous le regard du diable " qui participe au Prix littéraire " Jeunes écritures ...? https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
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Alcea · il y a
Cruellement d'actualité. Un récit émouvant. Mes voix!
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Eddy Bonin · il y a
Bravo c'est très joli. J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Granydu57 · il y a
Votre texte est un tout qui dit tout … Les larmes me montent aux yeux, notre monde est à la dérive !!!