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Correspondance rapide

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Jackedit

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J’aime les terrasses de café pour le spectacle de la vie qu’elles offrent. Mon goût pour leurs chaises alanguies me joua un tour pour le moins étrange. J’étais assis là, Au Père Tranquille situé dans le quartier des halles à Paris, l’esprit entre rien et pas grand-chose. Mon regard allait et venait prêt à partir à la remorque du moindre passant à la démarche originale. Lorsque mon voisin m’adressa la parole.

« Bonjour, je vous prie de m’excuser mais j’ai un service à vous demander. En en deux mots, je ne suis pas d’ici et je ne dispose que de très peu de temps pour connaître votre pays enfin je veux dire votre monde”. En disant cela il avait largement ouvert les bras.
“Vous voyez une heure c’est bien peu face à l’éternité, mais c’est tout ce dont je dispose et c’est trop peu pour le faire par moi-même Car je ne saurais pas par où commencer. Alors qu’en conversant avec vous, je gagne un temps précieux.” J’étais flatté mais en même temps conscient de la difficulté.
“Vous savez ce sera mon point de vue en fonction de ma vie, de mon éducation et de mes expériences bonnes ou mauvaises et ne je sais que peu de choses “.
Le visiteur hocha la tête « j’en suis bien conscient et je vais en tenir compte mais si nous pouvions commencer tout de suite car d’où je viens il y a tellement de choses que nous ignorons”.
En disant cela il avait indiqué le ciel avec son index. C’est à ce moment que je l’ai regardé avec plus d’attention : un visage émacié, des yeux sans couleurs, le tout enveloppé d’un grand manteau marron au col relevé. Un doute pulvérisa mon assurance.

“Mais au fait d’où venez-vous ?”

L’air gêné, Il reproduit le même geste de l’index...
”Oui me dit-il dans un souffle, restez calme”. Il jeta un regard inquiet autour de nous puis enchaîna.
“Je sais que c’est une chose difficile à imaginer et vous aurez tout le temps d’y songer. Mais quand je parlais d’une heure je ne mentais pas alors s’il vous plait aidez-moi. Je suis comme vous dites en correspondance rapide et cela comporte des obligations. Un jour nos mondes entreront en contact mais il est encore beaucoup trop tôt »
«  Pouvons-nous commencer ? »

Une voix blanche et qui ressemblait étrangement à la mienne répondit « heu oui »
Non me dit-il en m’arrêtant d’un geste, « inutile de parler : contentez-vous de réfléchir et je capterais vos pensées  ».
Et une question résonna dans ma tête sans que ses lèvres bougent : Etes-vous heureux sur Terre ?
A la fois surpris et fasciné, je commençais par dire oui et non....enfin je veux que ce n’est pas si simple et soudain mes pensées s’agencèrent, légères, elles se succédèrent dans un rythme rapide. Quel confort de penser sans avoir à articuler ! Je pensais presque sans avoir à réfléchir. Je m’appliquais de mon mieux pour planter les grandes dates de l’histoire, les avancées majeures, en regrettant de ne pas avoir été plus attentif en cours. Ce survol des siècles depuis le premier claquement de deux pierres de silex en passant par les Romains, la boussole, l’alunissage sur la lune.

Tout y passa avec la peur d’oublier Gutenberg ou Bouddha. Les minutes filaient et je pensais vite comme si la vie de quelqu’un en dépendait, essayant de ne rien oublier en corrigeant parfois une pensée trop rapide Et ce long vol fini par rattraper notre quotidien piteusement englué dans la crise financière actuelle. Soudain ces yeux jusque-là clairs se voilèrent d’une infinie tristesse : « Il est bientôt l’heure »
J’étais épuisé et alors que je tentais de rassembler les pièces éparses de mes pensées.
« Oui je comprends mieux dit-il en parlant de nouveau à haute voix : Votre planète dont les ressources se consument, l’environnement fatigué, la pollution, les guerres qui ne cessent pas, la faim, les épidémies qui continuent en Afrique et ailleurs. Ce n’est pas un monde facile.
Et votre société ! Quelle dureté, que de souffrances encore présentes : aujourd’hui vous brûlez vos banquiers, demain vous brûlerez les riches et après-demain les médecins devenus trop chers ? Vous vous êtes laissés aller en pensant que les choses s’équilibreraient toutes seules, mais il faut lutter sans relâche pour avoir un meilleur monde.
Car si je comprends bien, désormais tout se mélange comme dans un grand village, vous allez fabriquer chez les uns et chez les autres en fonction des coûts. Mais il n’y a pas que les usines qui ont des roulettes. Vous êtes dirigé par un couple redoutable et froid : Productivité et retour sur investissement :
Où est la place de l’homme la dedans ?
Quel est le but : tous travailler dans les banques ! Vous avez vu que même à cela, il y a des limites. Il faut vous réveillez ! Par contre ajouta-t-il avec un maigre sourire si vous souhaitez revenir à l’état du monde originel peuplé de peurs et d’égoïsmes mais sans les arbres et les animaux c’est bien parti....
« Je vous le dit sincèrement : Je n’aimerais pas vivre dans votre monde : C’est trop difficile pour la majorité d’entre vous. Car si j’ai bien compris : Il est préférable d’être plutôt riche, bien portant et habitant l’Europe ou une des zones privilégiées d’Amérique ou d’Asie, avec un emploi et on peut à peu près survivre correctement. Mais dans le cas contraire pour les autres les faibles les petits et les plus pauvres : la lutte est inégale et quotidienne. Vous avez perdu de vue l’intérêt général, même si cela n’est pas facile tous les jours. N’oubliez pas l’homme, il doit rester au centre de tout.
Mais que cette visite éclair ne vous inquiète pas, l’espace est grand mais le progrès aidant il va se rétracter. Sachez que partout ailleurs c’est un peu comme ici, le meilleur se mêle au pire. Je crois que l’homme peut être bon mais que le temps l’aidera à encore mûrir. Excusez-moi mais je dois vraiment y aller, Adieu humain et merci du fond du cœur même si cela ne s’appelle pas comme ça d’où je viens”.
Il s’étiola imperceptiblement pour ne laisser subsister qu’une forme floue qui flotta un instant. Ce fut son regard que j’aperçus en dernier et je crois même qu’avant de disparaître il me fit un clin d’œil. J’étais tétanisé incapable de dire ou de faire quoique ce soit. La réalité reprit ses droits, Boris le serveur biélorusse naviguait entre les tables avec sa virtuosité habituelle. Personne n’avait vu ou remarqué quelque chose. Malgré mon café désormais froid, j’étais soulagé de retrouver un rythme cardiaque normal. Je quittais bientôt la terrasse d’un pas d’homme incertain et la tête dans les nuages d’un monde meilleur et surtout plus humain.

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