Cornflakes

il y a
3 min
219
lectures
74
Qualifié

Après avoir écrit un stock entier de premiers chapitres de "grands romans", j'ai décidé de tester le format de la nouvelle ! Sans surprise au vu de mes textes, mon univers de prédilection est  [+]

Image de 2018
Ça y est c'était le grand jour : mon premier entretien d'embauche. La douceur du mois de septembre avait remplacé la chaleur torride de l'été, et le pavé parisien les rivages paradisiaques des vacances. Il a fallu me résoudre à chercher du travail, n'ayant pas réussi à convaincre mes parents de financer le tour du monde en trottinette et catamaran que j'avais proposé en alternative.
Me voilà donc devant les bâtiments de ma potentielle future entreprise. J'ai réussi l'exploit d'arriver quelques minutes en avance, sans trop courir dans le métro, et sans oublier de me brosser les dents, de mettre des graines dans la gamelle des cochons d'Inde et de fermer à double tour. 
Je porte un tailleur gris perle acheté pour l'occasion. La dernière fois que je me suis sentie aussi ridicule dans un costume c'était quand on m'avait forcée à mettre une combinaison intégrale de perroquet pour le spectacle de fin d'année en CP. J'en veux toujours horriblement à la maîtresse, ainsi qu'à toute personne complice de cette humiliation.
J'ai fait quelques pas chancelants en direction de la porte. Après deux mois tranquilles dans des baskets multicolores, mes pieds ne me pardonnaient pas les six centimètres de talons qui leur étaient infligés, et ma démarche n'avait rien à envier à celle d'une autruche qui aurait abusé du rhum. A tout bien y réfléchir, je crois que je préférais le costume de perroquet.
Allez Marine, à l'abordage ai-je pensé en pénétrant dans le hall d'accueil. 
Je me suis présentée devant un  guichet où une dame à l'air revêche tapait frénétiquement sur son clavier. Elle a à peine levé les yeux vers moi avec un regard qui semblait me faire comprendre que je la dérangeais terriblement. Ça commençait bien…
-    Bonjour, je suis Marine Deslilas, j'ai rendez-vous avec monsieur Soupalait
-    Carte d'identité, a maugréé la dame revêche.
J'ai fouillé frénétiquement dans mon sac à main, où elle n'était évidemment pas. La poursuite des recherches dans mon sac à dos m'a permis de réaliser, à ma grande stupeur, la présence inopinée de Cornflakes, un de mes deux cochons d'Inde. Le fait qu'un paquet de graines se soit ouvert dedans hier au retour des courses y était certainement pour quelque chose…
J'ai fini par dénicher ma carte d'identité entre deux flyers du club de voile et l'ai tendu au Cerbère de l'accueil. Elle me l'a presque arrachée des mains pour recopier mon nom sur un badge visiteur. 
Je n'ai même pas osé lui faire remarquer la faute d'orthographe et ai attrapé mon badge « Martine Deslilas » sans rien dire.
Un monsieur chauve avec de grosses lunettes vertes est arrivé et m'a écrabouillé les phalanges en se présentant comme monsieur Soupalait. Il m'a emmenée dans un dédale de couloirs, d'ascenseurs et de moquette grisâtre.
Au moment où mes orteils m'envoyaient des signaux de plus en plus désagréables et où je commençais à me demander si vraiment je n'allais pas être obligée de porter des tongs pour le restant de mes jours, on a fini par arriver dans une grande pièce avec une dizaine de bureaux. 
-    Voilà l'équipe, a déclaré monsieur Soupalait 
Huit jeunes femmes au brushing impeccable et au maquillage de star m'ont dévisagé des pieds à la tête.. J'ai eu l'impression très désagréable que 16 lasers me passaient au crible. Un type m'a fait un signe de la main en souriant et un autre a à peine relevé la tête de son dossier. Heureusement, parce je dois avouer que je l'ai tout de suite trouvé extrêmement beau, et ça m'a évité de devenir rouge vif devant les 16 lasers. Marine, il faut absolument que tu obtiennes ce poste si tu veux le revoir, ai-je pensé.
Hélas, l'entretien n'a pas été une grande réussite, j'avais du mal à me concentrer. Ça ne s'est pas arrangé quand monsieur Soupalait m'a demandé si j'avais apporté un CV. Au moment où j'ai ouvert mon sac pour le récupérer, Cornflakes, qui en avait apparemment marre d'être enfermé, en a profité pour sortir se promener. Sous mes yeux horrifiés et pendant que je faisais de mon mieux pour expliquer que oui, la voile m'avait donné le sens de la rigueur et du travail en équipe, et que mon séjour linguistique d'une semaine dans le Shropshire m'avait rendu bilingue, le cobaye a commencé à grignoter les câbles de l'ordinateur. L'entretien a fini par se conclure avant qu'il ne fasse sauter toute l'électricité. Lorsque monsieur Soupalait a ouvert la porte de son bureau tout en continuant à m'expliquer le processus de sélection des candidats, Cornflakes a décidé de poursuivre son exploration en se faufilant entre nous.
Quand j'ai entendu le premier hurlement, assez vite suivi de huit autres glapissements, j'ai compris que la catastrophe était irrémédiable. Tant pis pour le collègue beau comme un dieu…jamais on ne me prendrait pour le poste.
-    Au revoir monsieur Soupe-au-lait, ai-je bredouillé sans me préoccuper de son air ahuri, en me précipitant vers l'origine des cris.
Au moins le spectacle valait le coup, les 8 employées modèles étaient juchées sur les tables et hurlaient à chaque mouvement du cochon d'Inde qui, n'ayant jamais connu un tel succès,  continuait a se pavaner de long en large dans le bureau. Quant au type souriant de tout à l'heure, il s'était réfugié sur le sommet de l'imprimante, ayant visiblement lancé dans la précipitation une quarantaine de photocopies des semelles de ses chaussures.
Seul le bel inconnu n'avait pas bougé de son poste et regardait la scène en ayant l'air de bien s'amuser. J'ai rattrapé mon monstre miniature au moment où il s'apprêtait à mordiller le cuir d'un escarpin abandonné dans sa fuite par sa propriétaire paniquée. 
Je n'ai aucune idée de la façon dont je suis ressortie du bâtiment et retournée chez moi. Tout ce que je sais, c'est que le soir j'ai reçu un SMS d'un numéro inconnu.
Salut, j'ai trouvé ton numéro sur ton CV, je n'ai jamais autant ri que ce matin au bureau, merci ! En revanche tu as oublié ta carte d'identité dans ta fuite. J'invite ton cochon d'Inde à boire un verre et je la lui rend à cette occasion ?

 

74

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,