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Cordoue

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Pierre Lieutaud

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« Une troupe de cavaliers bariolés aux lances scintillantes recouvre le sommet des collines. Ils sont si nombreux qu’ils cachent le soleil. L'odeur âcre des nuages de poussière, la senteur douce et fade de la sueur des hommes et des chevaux montent dans l'air du soir... »
J’écris pour que ceux qui après nous viendront comprennent notre amour pour cette douce terre, j’écris pour qu’il reste une trace des combats à venir, pour que notre maître à Bagdad apprenne notre retour en terre d’Andalousie et qu’il sache que bientôt tombera le royaume des Francs. J’écris pour vous conter l’histoire du général Al Malik. Voyez la douceur de ses yeux quand il contemple la ville...
« En bas, au fond de la vallée, sur les berges de la rivière, le long des murailles de leur ville assiégée, ils regardent, muets, les soldats aux casques de cuivre, aux boucliers ronds, aux lances torsadées, vrillant dans l'air du soir des éclats qui tournent comme manèges fous ».
Sur la plus haute crête, Al Malik observait la ville, la rivière endormie qui se perdait au loin dans la brume. Il rêvait. il entendit des cris sourds et puis des chants dans le lointain. Une voix claire et douce lui parlait a l’oreille :
« Souviens-toi de ton enfance dans les palais ombragés de Cordoue, des poètes et des chants, des nuits où la lune brillait dans l'eau endormie des ruisseaux, où les murs de la ville, les dentelles de pierres, les fontaines, luisaient de la blancheur du ciel, où le silence était si grand et le monde si doux que tu as cherché partout à retrouver Cordoue... »
La ville de son enfance s’étendait à ses pieds, il reconnaissait les minarets, les palais, les jardins entourés de fines murailles, les grands arbres inclinés au vent du fleuve, il écoutait son souffle lent et profond, il respirait l'odeur des herbes mouillées, de la menthe sauvage et des jasmins. Des fumées montaient au ciel du soir, il apercevait les troupes en rangs serrés, blotties au bord de sa rivière...
J’écris... Je dois figer l’instant, le temps :
« Il réfléchit... La nuit tombe. »
Al Malik entendit un bruit de cristal brisé sur un sol inconnu, il se retourna. Les janissaires, les cavaliers, les fantassins aux longs cimeterres, les arquebusiers mercenaires attendaient...
Le général me regarde, il me voit écrire, il me parle :
— Toi, le poète, toi qui est chargé de transcrire les exploits de nos armées, toi qui sais que s’endort à nos pieds la ville que je dois détruire, la ville de mon enfance, que ferais-tu à ma place ?
Je dois obéir. Qu’Allah me vienne en aide... Regardez la tristesse de ses yeux.
— À Bagdad, notre Maître attend ta victoire. Les messagers sont déjà postés tout au long de la route pour qu'il l'apprenne au plus tôt. Un échec te condamnerait et une victoire fera de toi son successeur.
Il savait tout ça, il le savait depuis le départ, il le savait depuis toujours. Il me parle encore, doucement :
— C’est une solution que je te demande.
Les mots me viennent, il m’écoute, ses yeux se ferment, il rêve, il se berce...
— Il existe dans tes rêves une Cordoue vide de ses habitants où chantent les rivières, une ville souvenir délaissée depuis bien longtemps, où les vents de sable du Sahara ont recouvert les murailles, les routes et les prairies d'un tapis rouge et ocre. Réunis tes soldats, parle-leur de cette ville avec les mots de tes rêves d'enfant. Ils te suivront, ils la prendront pour toi, tu pourras ainsi épargner la Cordoue qui tremble à tes pieds.
Après la prise de la Cordoue disparue, la campagne d'Espagne se poursuivit jusqu’au frontières de Navarre. Devant chaque ville qu'il devait détruire, il rêvait à Cordoue. Et à la veille de chaque bataille, il dressait avec le poète les plans d'assaut des villes souvenirs.
Maintenant, la guerre est finie. J’écris en regardant ses yeux. Ils brillent de l’éclat d’un monde apaisé, de l’enfance retrouvée.
« Ainsi s'agrandit l'empire du Sultan de Bagdad, grâce à l’action éclairée et magnanime du général Al Malik qui n'avait pas versé une seule goutte du sang de ses sujets.
Dans les ruelles de Cordoue, des poèmes inconnus, des chants berbères, doux et mélodieux, des sonnets occitans se mêlent à la brise d’Espagne... »

PRIX

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Guy Bellinger · il y a
Envoûtant. A lire et à relire pendant mille et une nuits.
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Sauvagere · il y a
Je vote pour ce conte écrit dans un style poétique, mais je crains que la conquête ait été moins bienveillante...
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Pierre Lieutaud · il y a
Merci..L'envie de.changer le monde oblige à se réfugier dans le rêve
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Lagirafe · il y a
Très poétique. Et aussi la sensation d'être parmi les combattants
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Utilisateur désactivé · il y a
Décidément, j'aime beaucoup votre écriture ... Allez, c'est décidé, je suis fan !! :-)
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Philshycat · il y a
Beau style !
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Pierre Lieutaud · il y a
Merci. J'ai lu "Reécriture", un texte vivant et bien envoyé, sur une idée originaleJ'ai voté
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Marie Guzman · il y a
J'aime l'histoire quand elle se transforme en conte ... J'ai visité Tarifa et l'histoire y était tout autre ... merci pour ce beau récit
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Catalina Gimenez · il y a
Andalucia... Cordoba la llana... Mon père est originaire de Grenade. Beau récit... Mon vote!
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Pierre Lieutaud · il y a
Merci
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Keith Simmonds · il y a
Bravo, Diorite, pour ce beau récit plein d'histoire et bien écrit! Mon vote! Je vous invite maintenant
à visite mon "Été en flammes", merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Pierre Lieutaud · il y a
J'ai voté pour "Été en flaMmes
Trois courtes lignes qui font rever.....

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Keith Simmonds · il y a
Merci beaucoup, Diorite!
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Pierre Lieutaud · il y a
Merci. Un récit imaginaire sur ce qu'aurait pu être le retour en Espagne de la civilisation arabe à son apogée après qu'Isabelle la catholique les en ait chassès ...
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai bien aimé votre texte très bien écrit, avec ce souffle de l'orient qui rend les choses belles. Par contre, je suis un peu perdu dans l'époque. On se situe quand exactement ? A moins qu'il ne s'agisse d'un récit imaginaire...En tous les cas, bravo!
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Pierre Lieutaud · il y a
Merci.Un récit imaginaire sur ce qu'aurait pu être un retour paisible de la civilisation arabo-andalouse après qu'Isabelle la catholique ait chassé les arabes d'Espagne....I have a dream....
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Utilisateur désactivé · il y a
Je comprends mieux parce que j'étais un peu perdu...Mais j'ai bien aimé votre écriture. Sur le fond, les avis divergent, comme souvent en ce qui concerne l'histoire. Paisible, peut-être mais les chrétiens et les juifs, certes étaient tolérés, sauf qu'ils avaient un statut de "seconde zone", d'après ce que j'ai lu. Mais je peux me tromper... Il est vrai que l'imaginaire nous a transmis une autre image, plus romancée sans doute, mais après tout c'est loin alors pourquoi ne pas y croire finalement! ça fait du bien d'avoir des rêves, vous avez raison!
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