Coquille vide

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Je voudrais que ma plume encercle des milliers de mots, les apprivoise, et les fasse danser sur le fil ténu de la vie  [+]

Ses rêves ont le teint brouillé des matins d’après nuit blanche. Pas ces nuits de fête où elle repousse les limites du sommeil pour ne pas manquer de repeindre le monde ou de se trémousser sur la dernière musique à la mode lancée par le DJ invité. Ces nuits-là lui laissent en général un arrière-goût d’utopie souriante où elle se sent bien. Non. Il s’agit ici des nuits où l’insomnie s’invite, s’accroche tel un pique-assiette, s’insinue, et la laisse exsangue, vidée de sa sève, anéantie de ce qui la veille lui faisait dire : « La vie est belle ». Elle y a cru, jusqu’au bout. Peut-être s’est-elle bercée de douces illusions... L’atterrissage est douloureux, chaotique, éprouvant... La liste est longue des choses qu’elle ne fera plus, ne dira plus, ne ressentira plus.

Elle se lève, sucée jusqu’à la moelle de ce qui la faisait vibrer encore la veille. S’est-elle déshydratée de ces bonheurs simples qu’elle leur construisait jour après jour ? S’est-elle asséchée, au point de contempler les veines de ses avant-bras et de ne voir que des crevasses d’une terre oubliée par la pluie ? Elle se sent étrangère à elle-même. Ses mains ne lui parlent plus. Ses mains se sont tues, muselées par des silences au goût de fer. Ses mains, qui caressaient les méandres d’un corps mille fois ressenti au creux d’elle-même, qui débusquaient des cryptes secrètes et encore inexplorées. Ses mains, aujourd’hui taries des mondes qu’elles ne parcourront plus, se cachent, s’isolent, se dénaturent... Ses yeux chavirent des litres d’eau salée arrachée à cet océan Sarcelle et Turquin qui l’appelait souvent à se mettre en route pour aborder sur des rives d’avenir. L’écume des jours clapote seule sur les galets en perdition. Plus de ricochets en vue mon capitaine ! La planète taire n’a jamais aussi bien portée son nom...

Sortir sur la terrasse, étirer ses membres endoloris par une solitude froide et sournoise qu’elle devine, sent couler, refluer, s’exercer à contourner ses plaies, pour finalement s’y installer et la meurtrir en de violentes et venimeuses piqûres. Bizarrement, le soleil levant qui tutoie le Semnoz avant de poursuivre sa course vers des sommets aux noms évocateurs : le pic de la Belle Étoile, la pointe Percée, la Dent d'Arclusaz, lui offre ce matin une enveloppe rassurante, caresse de sa chaleur de soie son visage cristallisé par la peine. Il lui redonne un semblant de couleur et d’espoir. Elle n’est pas du genre à s’apitoyer sur son sort. Enfin... pas trop longtemps. Elle ne veut pas ressembler à ces corps habillés de gris, qui marchent courbés, lestés de poids invisibles pendant à leurs bras épuisés.

Elle s’évertue à respirer à plein cœur, ce cœur gangrené par la stupeur du vide, un abîme de rien, mitraillé par une cohorte d’éclats de gris et de noir où l’obscurité cavale sur le dos des collines. Non ! Décidément, définitivement, le gris et le noir ne lui vont pas au teint ! Aujourd’hui, elle s’habillera de couleurs et affichera une brillance insolente dans les yeux. Sa coquille vide, ballottée par des vents contraires soufflés par un génie farceur, résonnera bientôt des mots silencieux qui se bousculent derrière la porte entrebâillée de son âme. Il y aura sans doute des dérapages incontrôlés, les lettres n’en faisant parfois qu’à leur tête ! La ponctuation appuiera peut-être là où ça fait mal, impatiente ou interrogative. Les majuscules imposeront leur vérité à des lettres mineures qui n’ont pas dit leur dernier mot. Qu’importe !

« Elle veut que l’écriture l’emporte sur la douleur. Elle veut que rien n’empêche les mots, que rien n’aille contre eux. Les mots sont du côté de la vie. » *

*Citation issue du roman Les jours fragiles — Philippe BESSON — Éditions Julliard — 2004

© Claire BOUCHET — 14.07.2020
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Flore · il y a
"Une coquille vide", un passage à vide que je comprends si bien...Il est vrai que l'écriture est une évasion, un moyen d'être ailleurs, d'oublier...pour mieux se souvenir. Merci Claire d'être venue "à petits pas"...
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Claire Bouchet · il y a
Que serions-nous sans l'écriture ? Une bulle orpheline perdue au milieu de nulle part... qui sait ? Pour moi, c'est respirer... et vivre. Merci d'être venue me rendre visite Flore.
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Pierre PLATON · il y a
Envoyer la planète taire dans les étoiles, en écrivant mots à maux... vivre, tout simplement !
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Claire Bouchet · il y a
Veuillez excuser le retard pris à vous répondre Pierre. La planète taire s'est invitée chez moi ces dernières semaines, et m'a fait déserter celle de Short quelque temps. Le fil des mots / maux à cœur de plume pour reprendre vie et couleurs. Tout un programme que je suis... mot à mot... que dis-je... à la lettre !!
Merci de vous être arrêté sur mon île Pierre.

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Atoutva · il y a
L'écriture est une excellente thérapie.
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Claire Bouchet · il y a
Oui, je la vois aussi comme ça, lorsque l'horizon est encombré de brumes et d'incertitude. Merci Atoutva.
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Anna Mindszenti · il y a
Sur une route chaotique, l'écriture rédemptrice. Bien raconté.
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Claire Bouchet · il y a
Vous avez parfaitement cerné l'idée. L'écriture comme source de vie ! Merci Anna.
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Dranem · il y a
C'est vrai, il faut que l'écriture l'emporte sur la douleur... et chaque jour est une renaissance . L'écriture est un miracle !
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Claire Bouchet · il y a
Chaque jour est une renaissance et permet d'aller vers demain. L'écriture comme alliée précieuse, même si elle peut parfois se révéler capricieuse et désobéissante ! Merci à vous Dranem.
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Mamady · il y a
Belle plume.
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Claire Bouchet · il y a
Merci.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Les mots n'ont pas fini de nous surprendre ... Laissons-nous surprendre par eux.
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Claire Bouchet · il y a
C'est comme un périple sur des routes de haute-montagne : chaque virage en épingle amène de nouvelles découvertes, chaque rideau d'arbres laisse deviner une pépite, jusqu'aux derniers mètres qui nous amènent au sommet du col. Et là, on n'en finit pas de s'émerveiller du spectacle offert à tous nos sens. Les mots sont pour moi un voyage sans cesse renouvelé. Merci Ginette.
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Randolph · il y a
Une belle écriture qui fait honneur aux mots, ces mots qui la mérite largement ! Merci pour ce moment de lecture, Claire.
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Claire Bouchet · il y a
Merci à vous pour ces jolies pensées Randolph.
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Joëlle Brethes · il y a
Les mots peuvent en effet être un puissant moteur !
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Claire Bouchet · il y a
Je suis complètement de cet avis Joëlle. Les mots sont comme les rayons de soleil du matin : ils nous poussent à sourire à la vie et a tenter mille choses.
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Philippe Barbier · il y a
beau texte
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Claire Bouchet · il y a
Merci de vous être arrêté par ici Philippe.

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