Contretemps

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Ce dimanche, comme chaque jour, le réveil sonna à 17h30 précises. Sharé émergea péniblement de l’état comateux dans lequel elle se trouvait. D’un mouvement, qu’elle tenta rapide, elle appuya sur l’interrupteur de l’appareil dont la sonnerie résonnait autant que si elle s’était trouvée sous la plus grosse cloche d’une cathédrale un matin de Pâques. La jeune femme payait là les excès de la veille. Ce samedi, après son labeur quotidien, elle s’était octroyée un moment de détente qui s’était prolongé tard dans la nuit. Un bon resto après le boulot, une virée dans la boîte la plus branchée de la ville lui avaient fait oublier pour un temps l’ennui d’un travail routinier. Elle s’était étourdie de danse, sous les projecteurs, au son de la musique assourdissante jusqu’au petit matin.

Sharé se leva, difficilement, la bouche pâteuse, les yeux vitreux et se dirigea tant bien que mal vers la cuisine : vite une aspirine pour arrêter le TGV qui passait et repassait dans sa tête. Bien que d’un naturel plutôt gai, elle n’avait pas souvent l’occasion de se distraire ; trop de travail, trop de responsabilités et une fâcheuse propension à louper régulièrement ses amis, des collègues très occupés, eux aussi, l’avaient empêchée ces derniers mois de prendre du bon temps. Mais là elle avait peut-être un peu abusé ; quelle cuite bon sang !

Elle mit en marche la cafetière électrique et déposa mécaniquement sur la table tous les ingrédients nécessaires à un petit déjeuner qu’elle désirait consistant pour se remettre d’aplomb. Pendant que le café s’écoulait lentement dans son récipient de verre, Sharé avança jusqu’à la salle de bain où elle prit une douche chaude suivie d’un fort jet d’eau froide pour se réveiller complètement. 18h30, déjà, il était temps d’accélérer le mouvement. Elle commença à s’apprêter avec le plus grand soin. D’une beauté rare et insolente qui eût suffi à elle seule à attirer tous les regards, elle se devait toutefois de souligner chaque trait de son visage par un maquillage approprié. Son métier exigeait qu’elle ne laissât rien au hasard. Tout était contrôlé, mesuré, calculé pour accomplir au mieux sa tâche quotidienne.

Il faut dire qu’elle passait l’essentiel de son temps à arpenter les rues pour trouver le client désigné qu’elle aborderait sur place ou qu’elle suivrait jusqu’à son domicile. Sa fonction était importante et aucune défaillance n’était tolérée. Après un dernier regard dans le miroir, satisfaite elle retourna à la cuisine pour prendre son premier repas. Elle commençait à aller mieux mais ce n’était pas encore la pleine forme. Elle sentait toujours le tomahawk planté entre ses deux yeux. Enfin elle se hâta, du moins dans la mesure de ses faibles possibilités, décida rapidement de sa tenue et opta ce soir là pour un tailleur-pantalon noir, une chemise de satin écru et une paire d’escarpins plats. Il était plus prudent aujourd’hui de ne pas porter de talons hauts. Après s’être brossé les dents, Sharé mis la touche finale à son allure en peignant ses lèvres d’un rouge profond. Paaaarfait ! Elle était prêtre à accomplir sa besogne journalière.

Elle avait marché le long des trottoirs d’un pas décidé, certaine de trouver rapidement le gibier qu’elle devait chasser. Seulement voilà, cela faisait quatre heures qu’elle déambulait dans les rues le regard à l’affût les oreilles aux aguets et rien, nada, que dalle ! Elle n’avait pas encore pêché le moindre poisson. C’était bien la première fois que cela lui arrivait depuis qu’elle faisait ce boulot. Pourtant c’était une vraie professionnelle, performante, efficace, qui, dès ses débuts avait été remarquée par le grand patron pour ses qualités et sa grande rigueur dans le travail. Sharé était la meilleure et elle le savait. Elle avait gravi tous les échelons et avait dû trimer dur pour en arriver là. Et ce soir, le fiasco complet ! Elle continuait à traquer le client, s’accrochant au moindre espoir dès qu’elle croyait apercevoir une silhouette familière. Mais non, cela ne marchait pas et Sharé n’y comprenait rien. Elle savait qu’elle aurait des comptes à rendre. Elle avait un quota à respecter dans un créneau horaire parfaitement chronométré qui s’étendait très précisément de 20 heures à 2 heures du matin, pas une minute de plus, pas une minute de moins. Et chacune des rencontres qu’elle avait à effectuer était rigoureusement prévue à la seconde près. Son temps de travail terminé, une autre fille prenait la relève. La première erreur pouvait lui être fatale, Sharé le savait pertinemment. Cependant elle se rassurait en pensant que depuis des années c’était son tout premier échec. On lui accorderait probablement des circonstances atténuantes. Et cette migraine qui revenait, lancinante, n’arrangeait rien. Décidément elle n’aurait pas dû boire autant !
Enfin, à bout d’argument, complètement abasourdie par cette faillite, après avoir passé des heures à courir de droite et de gauche sans aucun résultat, Sharé se résolut à retourner chez elle. On y verrait plus clair le lendemain.

Elle jeta ses clefs rageusement dans la coupelle posée sur la tablette de l’entrée, se déshabilla rapidement et préféra se coucher immédiatement pour vite évacuer cette défaite de ses pensées. Toutefois, comme si une petite voix lui avait soufflé à l’oreille de le faire, elle alluma son poste de télévision, histoire de se changer un peu les idées. C’est à ce moment qu’elle comprit. La veille, trop éméchée pour avoir les idées nettes, elle s’était couchée et endormie comme une masse omettant tout simplement de tenir compte du passage de l'heure d'hiver à l'heure d'été. Quelle gourde, ça allait être sa fête !
Ce soir là, exceptionnellement, pendant six heures, la mort ne frappa aucune des cibles qui lui étaient dévolues au plus grand bonheur, insoupçonné, de ses victimes.
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