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Fionavanessa

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J'ai toujours écrit pour tuer.

Tuer le temps ? Pas seulement. Bien que peut-être, est-ce lui à l'origine de mes guerres, lui qui désenchante.

Tuer le serpent lové dans le cœur de chaque chose ; oui, je suis née le jour de la Sainte Fidèle sur le calendrier, je suis voisine avec Saint Georges terrassant le dragon. Une lutte digne des Celtes qui ne fait ni paf ni splatch ni bam. Mais qui n'en est pas moins acérée et raide.

Ecrire pour tuer le démon du passé. Quelque chose comme ça, oui. Bertolt Brecht a dit, tous les arts contribuent au plus grand, celui de vivre. C'est l'idée. Tout sert la lutte pour atteindre une sphère en soi où les choses sont essentielles, limpides, belles. Comme si de mes poings desserrés, avec mes mains, et mes forces vives, j'étais l'artisan d'un ouvrage qui serait ma vie. Ne pas la laisser là, brut de pomme, sur le trottoir. L'embellir. Ne pas entendre, broder, raconter des faribolles. Entendre, la rendre belle, enlever toutes les moches couches d'emballage, l'éplucher comme un oignon aux multiples pelures, pour que se révèle sa beauté intrinsèque, sa qualité d'oignon, sa senteur, son goût ; ça, c'est pour l'oignon, pour nous autres, son humanité. Ce qui traverse le temps. Ce qui est irréductible. Alors oui, peut-être que je peux dire que j'écris pour tuer le temps.

D'abord j'ai écrit pour tuer la tyrannie domestique. Alors je préférais dire, j'écris pour respirer. Et c'est la relation de cause à effet. L'oppression mise à distance, le dominateur rendu impuissant à s'aliéner sa victime, puisque celle-ci largue les amarres, s'évade, puisque avec les mots elle est maîtresse de son sort.

Puis j'ai écrit pour tuer, comme une sorte d'entomologiste, de façon extensive. J'ai punaisé tous les specimens que je trouvais et qui ne me plaisaient pas, pour les observer, leur dire, je ne suis pas dupe, à commencer par la peureuse en moi, la timide en moi, la bonne fille qui ne fait pas de vagues, la coléreuse en moi, sa jumelle, puisqu'à force de ne pas faire de vagues, le niveau monte, la moutarde vous dépasse...La vaniteuse en moi, masque vide, moulin à paroles qui tente de cacher aux yeux des autres son désarroi, oui, la vaniteuse a zéro confiance en elle, puisqu'elle la demande aux autres, elle veut briller dans leur regard parce qu'elle se trouve laide et terne. Toutes ces persona qui se sont nourries de moi, que j'ai laissées mettre le grappin sur la petite fille malléable et gentille que j'étais. Ces harpies intérieures, et leurs corollaires, les personnes qui vous vampirisent et vous vident de votre substance. Je ne les ai pas vus venir. Ils sont rusés. Ils savent vous amadouer. Mine de rien.

Maintenant il faut croire que j'ai enfin un peu grandi. On ne me la fait plus. J'ai suffisamment déchanté. A moi maintenant de les harponner ces saletés de misères intérieures et de dire, hé ! vous ne me rendrez pas la vie triste ! Vous ne me rendrez peut-être pas non plus la vie facile, mais je vous ai à l'œil ! en garde !

Cela m'a bien servi ce harpon, quand le crocodile gluant du manque est sorti de son lagon. J'avoue que je ne sais pas bien qui a terrassé qui tant la lutte a été acharnée. Jusqu'à ce que je me rappelle les leçons de mon maître d'armes, j'étais prise au piège comme une huître. Mais l'arroseur fut un peu arrosé quand même.

Certains me voient comme une maîtresse. Et c'est la place que la société m'a donnée. Je suis censée maîtriser les langues, les sciences, les arts pour les transmettre et je m'y efforce de mon mieux. Mais je sais, moi, que je suis élève. Au sens littéral. Qui veut aller plus haut. Parce que je me sens tout près du sol. Parce que je veux m'alléger et ne pas gaspiller cette vie précieuse qu'on m'a confiée. Parce que si je crois en l'instantané, je crois aussi que ce que je suis maintenant, comme tous, n'est qu'une part tellement infime de ce qui se peut réaliser en soi. Parce que je sais, maintenant, que je ne suis pas la seule rêveuse. Imagine all the people...

Ecrire pour tuer n'est pas cruel. Est-ce que le jardinier qui arrache les mauvaises herbes n'est pas aux petits soins pour son jardin ? Mon jardin fut longtemps en friche. Un pays de Cocagne où je n'osais m'aventurer, interdite, clouée sur le seuil. Puis vint le jour où je refusai la confusion. Si j'étais plutôt du genre, motus et bouche cousue, mon œil ne se priva plus de vouloir percer les mystères. Je fis connaissance avec la mauvaise foi. Mauvaise herbe. A tuer. J'appris qu'il n'était pas nécessaire de se justifier de tous ses actes, auprès de n'importe quel curieux, et que je ne me réduisais pas aux pensées crasseuses que certains pensèrent de moi. J'appris aussi, et c'est un bijou que j'aime porter dans le creux du cou, que souvent au moment opportun une main se tend et efface avec douceur la courbure de notre dos, le froissement de nos fronts. J'appris aussi ce qu'on apprend le nez au sol, j'appris enfin à relever le menton et entrer dans la danse de la gratitude.

C'est pour cela qu'il me faut tuer sans concession. Il y a cette vague d'amour qui est la vie même. Il y a tant de choses qui éveillent ma curiosité. Il y a cette œuvre d'art à faire, défaire, refaire, parfaire, qui est ma vie même, entremêlée à celle de mes proches. Tant bien que mal, j'en tricote les fils, j'en tresse les fibres ensemble pour plus de résistance et si mes doigts tremblent, je dois en défaire les nœuds. C'est pour cela que je n'ai pas le temps pour le reste. Pas le temps pour les bêtises. Pas le temps pour les mondanités. Pas le temps pour me faire bien voir de qui, pas le temps de mettre tous mes papiers en règle jusqu'au dernier pour quoi. Le dernier, le croque-mort s'en chargera. Prendre le temps de vivre, cela prend tout mon temps, parfois tout mon sommeil aussi. Toute une vie, en somme. Je dois cultiver et fortifier en moi les bons petits mois, le moi artiste, le moi cuisinier, le moi maternel, le moi aimant pour les amis et les très-amis, le moi de l'écriture, le moi de la maîtresse en sa maison, qu'elle ait un marteau, un pinceau ou une aiguille à la main.

L'Africain dit, c'est l'homme qui a peur, sinon il n'y a rien. Quand les mauvaises herbes sont arrachées, ne reste que le goût du vrai. Ne reste que ce qui est bien en vie. Ne reste que ce qui n'est pas perdu à la vie. Non, je ne veux pas que le grain meure, alors je tue les meurtriers de l'âme. Ces petits meurtriers insidieux cachés au fil des jours, parasites que nous accueillons sans en être conscients. Je confesse, la tâche peut être si rude que mes dents en grincent. Mais quand enfin s'épanouit la rose, qui songe à la peine qu'il a eue à la protéger ? L'amour l'emporte, toujours. Et balaie tout le reste d'un pas de danse. Moi qui ne suis pas aussi souple que l'amour, je tue. Je tue le temps. Je tue les vilains moi. Comme autant de petits pois à écosser. Un vrai travail de Cendrillon. Mais comme elle, je peux le faire en chantant. Parce que s'il y a une quantité de petits pois à écosser, il y a l'amour et il est infini, lui.







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Br'rn · il y a
Etonnante et pertinente confession, où écrire pour tuer se classe dans les "instants de vie".
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Fionavanessa · il y a
oui, c'est à peu près ça, tuer pour accoucher d'autre chose, élaguer les branches sans vie ; merci pour votre lecture.
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