Contre nature

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Image de Automne 2020

Tu sais où je me trouvais au moment des événements. Après-coup, tout le monde l’a su, c’était écrit dans les journaux. Seulement toi, déjà à ce moment-là, tu savais que j’étais en Afrique du Sud pour les affaires. Et c’est parce que tu le savais, que…

Ce que tu ne sais pas, c’est que cette soirée-là, mon guide et moi avons eu une panne en pleine brousse. Obligés de passer la nuit sur cette piste que nous suivions depuis des heures. C’était une nuit sans lune. Je ne voyais pas ma main devant mon visage. Tu ne connais pas la nuit dans la brousse, toi qui la passes dans les bars. Je ne voyais rien, mais j’entendais. J’entendais des choses que tes oreilles assourdies par la musique des clubs privés n’entendent jamais.

Nous avons dû faire un feu à côté de notre Jeep, parce que la tôle et le verre, ça ne suffit pas à déjouer les griffes d’un fauve. Et quand tu entends un félin feuler pas loin de toi dans l’obscurité, tu te demandes si le feu le tiendra à distance. Tu te dis que le lion qui fait des cercles autour de ton camp depuis des heures, peut-être qu’il est plus perspicace que les autres, qu’il comprend que ces flammes ne sont qu’un artifice, que la chair fraîche est à portée de ses crocs, qu’il lui suffit d’un bond sur ces hommes pour les lacérer et les éventrer et se repaître de leurs entrailles.

Dans la brousse, la nuit, c’est la loi du plus fort. Et le plus fort, ce n’est pas l’homme. Quand l’homme réalise ça, il ne trouve pas le sommeil facilement. Il se met à parler, il couvre de sa voix les bruissements angoissants pour venir à bout de la peur qui l’étreint. Voici le récit que m’a fait cette nuit-là mon guide.

Un jour de chasse en solitaire, après avoir suivi les traces d’un impala, il avait découvert la bête allongée entre les herbes hautes ; c’était une femelle mettant bas. Toi, tu penses : c’est un chasseur, c’était une aubaine. Mais les chasseurs, là-bas, ils ne sont pas comme toi. Ils sont d’une race noble. Celui-ci s’est installé derrière des rochers pour observer la mère et le faon, et il s’est vite avéré qu’il n’était pas le seul chasseur dans le coin.

Dans une attaque fulgurante surgit un léopard, et la mère ne doit le salut qu’à son petit qu’elle abandonne à la mort. Le prédateur, ce maigre butin immobilisé entre ses griffes, se tapit, en alerte ; il a dû flairer l’odeur troublante de l’homme et ne s’est pas aperçu que le danger vient d’un autre côté.

D’entre les herbes émerge une lionne majestueuse et féroce. Le combat est rapide. Le léopard détale, renonçant à sa prise. La lionne a posé la proie à terre et la lèche. Elle termine la toilette du nouveau-né que la mère a dû interrompre, aide le petit à se mettre sur ses pattes et disparaît avec lui dans la brousse.

C’est pendant que mon guide partageait avec moi ce souvenir, pendant que les lions faisaient des cercles concentriques autour de notre véhicule, que tu es entré par effraction chez moi.

Tu vois, cette anecdote m’a fait pas mal réfléchir à elle, à toi, à moi. Elle, la lionne dont je viens de te parler, elle a agi contre nature. Toi, tu as agi conformément à ta nature dépravée. Et moi, ma nature, c’est la nature d’un père à qui tu as arraché l’enfant. Je t’ai traqué depuis, et ce soir, tu es à genoux devant moi, tes pupilles sont dilatées par cette poudre qui te perd, tu sues l’alcool et la peur par chacun de tes pores et tu sais que l’heure est lourde.

Tu as kidnappé ma fille, parce que tu voulais me soutirer l’argent dont tu as besoin pour financer tes débauches. Et moi, je t’aurais donné trois fois le prix que tu demandais pour elle. J’aurais payé de ma vie s’il fallait. Mais une voiture de police est passée au moment de la remise de rançon. C’était une coïncidence, une malheureuse coïncidence. Je ne les avais pas alertés et ils ne savaient pas ce qui se jouait à quelques mètres d’eux. Alors tu as paniqué. Tu as commis l’irréparable. Tu t’es débarrassé de ma fille comme tu l’aurais fait d’un mégot. Tu m’as arraché le cœur, tu m’as arraché l’âme, tu ne sais pas ce que c’est qu’être père, tu ne connais pas cette douleur insondable. Tu t’es débarrassé d’elle, pensant avec ce crime régler tous tes problèmes. Et pour ce crime, conformément à ma nature de père, je vais te brûler la cervelle avec une balle de ce Colt.
Tu ne sais pas ce que c’est qu’être père. Quel père as-tu été pour ton fils ? Tu l’as utilisé pour te seconder. Il a exécuté tes ordres. Chacun de tes ordres. Vois où tu l’as mené : les mains liées derrière le dos, il a vomi sur sa chemise, il sanglote comme un enfant dans le noir, il tremble comme l’impala sur ses jambes de nouveau-né. Envers lui, j’agirai contre nature, comme la lionne, je le laisserai partir.

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Safia Salam  Commentaire de l'auteur · il y a
Grand merci à Capitaine Loodmer pour sa relecture et ses conseils.

Comme pour chacun de mes textes, les lecteurs sont invités à critiquer et à donner librement leur avis.

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Julien LEON · il y a
original
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Thierry Lazert · il y a
Les trois premières lignes font tout le rapport du lecteur au texte, et restent "là" pendant toute la lecture. Enfin, bien sûr, ma lecture.
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Vrac · il y a
Un récit de conteuse, qui se développe par cercles concentriques, et se pare de dessins comme une robe de wax. On a toute la nuit pour imaginer sa propre suite. Mais au centre brûle un feu ardent. Quand s'arrête l'histoire, elle n'est pas finie. Ainsi en va-t'il des légendes
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Henri Calicheno · il y a
Un début pas trop évident à comprendre pour amener au scénario final, mais un texte original
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Chris Falcoz · il y a
Le fils arrive un peu tardivement dans l'histoire, car tout du long il n'est parlé que d'un kidnappeur, et à la fin, il y a le père et le fils ? Bonne chance pour le concours !
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de l air · il y a
Toujours aussi net, clair, bien pensé et bien écrit.
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Georges Saquet · il y a
Mon soutien ... Mon vote.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Une première lecture surprenante d'un texte qui parait initialement léger, mais... je relirai une seconde fois. Mes votes en tout cas !
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Safia Salam · il y a
Merci bien Monsieur Thivoyon. Bonne soirée !

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