Conte défait

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Ancre s'efface pour laisser la place à Yves Le Gouelan, son nouveau nom de plume. La petite ancre bleue est toujours là, sous un nouveau visuel, pour écrire de nouvelles pages, espérant trouve  [+]

Image de Automne 2014
Matin engourdi et les yeux lourds des rêves oubliés. Le pas glissant sur le parquet. Cliquetis, soupirs, interrupteur, interruption. La lumière s’éveille dans la salle de bains au-dessus du grand miroir. J'ouvre le robinet, j'avance mes mains. L'eau coule, s'effrite au toucher. Je regarde mes doigts où s'enroule le filet de poudre translucide.

Une cascade d'eau réfléchissante trouble le reflet du miroir. Je ne me vois plus. Le visage disparu, les mains en suspens. Je sens des notes parfumées de savon et d'eau de toilette tapies alentour. De la cuisine se faufilent des odeurs de pain grillé, de café, de bonnes odeurs souriantes. Vite estompées dans la fragilité du matin.

Des airs de musique, des chapelets de notes élastiques, des sons de cloches s'installent, des campements musicaux de tribus ancestrales, flûtes, bambous, tambours, harpes. Et le vent, pressé, oppressant, sans pression. De loin, par bribes, le chant des cigales, la crécelle des grillons et le couinement âpre des mouettes. Une multitude de battements d'ailes secoue la brise.
Je m'approche de la fenêtre,à la croisée des regards sur le monde, où les histoires naissent. Il était une fois, et puis il était une fin.

Immobiles, sous tension, les arbres se dressent le plus haut possible sur la pointe de leurs racines. Des nuées vertes et ocres habitent le ciel, un envol de papillons comme un lâché de ballons multicolores. Les feuilles des arbres ne se ramassent plus à la pelle. Les branchages nus tendent leurs maigres bras pour les retenir, ultime signe de détresse, apaisée.

La vitre n'est plus, juste une poignée de sable scintillant. Rien ne me sépare du tout et pourtant. Je voudrais parler, mais les paroles ne se forment pas dans ma gorge, une bousculade de mots dans ma tête tente de reproduite des sons, de leur donner un sens, retrouver un phrasé. Juste avant que cesse le doux chahut, résonne une voix au timbre familier : « Souviens-toi ! ». Une voix, un visage de femme associée à cette voix, ses traits ne se dessinent pas nettement. « Souviens-toi ! » Des lèvres que j'ai embrassées sans doute. Souvenirs où êtes-vous ? Les souvenirs, myriades de bulles gazouillantes et mourantes à peine écloses. Rien d'autre, à quoi bon ?

Des gens dehors. Ils n'étaient pas là. Ils semblent marcher dans l'air. Enjamber le rebord de ce qui fut la fenêtre est un jeu. Nulle hésitation pour le premier pas. Il se pose dans le vide et ce n'est pas le vide. Je foule une herbe invisible qui bruisse sous mes pieds. Les autres me dévisagent, m'encouragent du regard. Rien d'inhabituel à cette situation et pour quelle raison ce serait inhabituel ?

« Marche, me dit une autre voix. Marche dans l'infini. Le ciel et l'univers vont se confondre ». Un grondement sourd s'éloigne au galop. Les attaches sont rompues.

Le temps défait étire son long écheveau. La dernière heure ne sonnera plus.

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Danièle Nicolas · il y a
Instant de grâce où le temps n'est plus, où une fois larguées les amarres, l'ancre se libère enfin et s'élève sans fin........rêve d'éternité......Poétique à souhait ! MERCI
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Michelle Burgaud · il y a
Sous la poussière , il y'a parfois de belles surprises. Short ne devrait pas être qu'une occasion d'échanges de votes, plus ou moins intéressés. Bonne soirée
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Yves Le Gouelan · il y a
Short n'est qu'un support, c'est à nous d'ouvrir les portes.
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Michelle Burgaud · il y a
je n'ai pas laissé de message après chaque texte, même si j' ai aimé votre écriture poéitque,concise et séduisante, au sens propre terme. Vous venez de gagner une lectrice de plus.
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Yves Le Gouelan · il y a
Merci d'avoir poussé la porte un peu poussiéreuse de ce conte.
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Subtropiko · il y a
Je confirme le jugement de Guy Bellinger !
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Yves Le Gouelan · il y a
Je préfère quand on parle du texte plutôt que de l'auteur, je ne suis rien d'auteur qu'un pousseur de mots que je tente d'aligner pour qu'ils donnent un sens.
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Yves Le Gouelan · il y a
oups, rien d'autre qu'un auteur un pousseur, etc...
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Subtropiko · il y a
Comme votre héros, qui "tente de reproduite des sons, de leur donner un sens, retrouver un phrasé"... mais c'est l'auteur qui fait le texte, donc souffrez que l'on vous complimente pour votre langue riche en arabesques, vos mots ailés, votre chute... ascendante. (Mon personnage dans "Texte à trous" est lui aussi sur le point de franchir la frontière, mais il ne le fait pas délibérément). Vous avez le sens de l'image et de la formule. J'ai bcp aimé "Il était une fois, et puis il était une fin".
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Guy Bellinger · il y a
La réalité d'un petit matin ordinaire revisitée et lue au travers de la subjectivité d'une personne qui a perdu le goût de vivre. Un style personnel qui non seulement habille la trame du récit mais la constitue. Vous êtes un écrivain et un vrai.
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Yves Le Gouelan · il y a
Une nouvelle pour réveiller ce conte que je croyais destiné à la poussière. Je prends le "véritable écrivain" pour un compliment mais j'en suis bien loin.
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Guy Bellinger · il y a
Votre modestie dût-elle en souffrir, je maintiens mes dires. Et je ne suis pas le seul.
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Lulla Bell · il y a
Ce conte défait produit un grand effet par sa qualité d'écriture, la richesse des mots, le mystère qui règne autour et cette ambiance à la fois légère et inquiétante. Je suis restée en apesanteur tout au long de ce beau texte. Superbe. Je le découvre à présent mais mieux vaut tard que jamais. Bravo !
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Yves Le Gouelan · il y a
Un bien joli commentaire.
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Yves Le Gouelan · il y a
Une embardée, inattendu....
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Utilisateur désactivé · il y a
Waouh! Impressionnant et impressionné! Une écriture étonnante, riche, abondante...un vrai style! Une embardée qui me laisse sans souffle!
;-))

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Laetitia Gand · il y a
Un pseudo qui m'attire. Un titre de texte bien pensé. Un texte ensuite qui m'apaise et me fait penser que oui heureusement certains ont du talent. J'aime votre style d'écriture et vous remercie pour le moment passé ce soir. je reviendrai vers vous un autre jour. Mais ce soir, j'avais bien besoin de la beauté de vos mots.
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Yves Le Gouelan · il y a
Je vais rougir, tant de compliments. Mes mots sont à partager.
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prijgany prijgany · il y a
J'adore le titre ; ça vaut déjà un vote... bravo Ancre

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