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Qualifié

En hiver, le vieil homme préférait savourer son chocolat bien au chaud, au fond du bar, mais il y avait tellement de monde en ce début de soirée (on était à quelques jours de Noël), qu’il n’avait eu d’autre choix que de s’installer dans un petit coin, à côté de la baie vitrée. Mais là, il supportait mal de voir l’ordonnance tranquille, la quiétude popote de la place principale, avec ses grands magasins, l’un chic, l’autre populaire, son théâtre et ses brasseries en enfilade, bousculées par l’invasion colorée de tous ces petits chalets à l’étal débordant de pacotille asiatique ; il jugeait dérisoire les efforts déployés pour masquer, à grand renfort de décorations criardes accrochées aux façades, le dénuement, la solitude crue de l’hiver. Il pestait contre les guirlandes lumineuses qui pendouillaient comme autant d’artifices destinés à réconforter une Castafiore en mal de jeunesse : il aurait voulu qu’une pluie lourde s’abatte et déracine ce décor clinquant de pauvre théâtre, le fasse glisser et se dissoudre en silence, dans le fleuve, tout en bas. Il enviait l’obscurité qui, réfugiée là-haut, dans les petites rues, partageait son intimité avec l’ombre des arbres.
Il reposa à la hâte sa tasse encore pleine et enfilait son manteau, quand soudain, surgie de nulle part, il découvrit, sur le trottoir, une petite silhouette pleine de rondeurs appétissantes, moulée dans un legging noir et chaussée de boots. Il soupira : « Mon Dieu... Cette jeunesse, quelle dégaine ! ». Puis il regarda son visage, et s’il n’avait pas été un vieux monsieur très digne, il aurait certainement poussé un « oh » de ravissement comme le font les petits enfants en découvrant leurs cadeaux, le matin de Noël. Isis... Elle avait le regard bleu d’Isis, de son Isis... La jeune fille attendait visiblement quelqu’un − sans doute son amoureux −, et elle sautait d’un pied sur l’autre pour se réchauffer tout en pianotant sur son portable. Elle venait d’arriver et il était évident qu’elle s’impatientait déjà : d’ailleurs, quel homme, à moins d’être un goujat, aurait voulu faire languir une aussi jolie princesse ?
Elle était si près de la vitre qu’il aurait pu la toucher, effleurer ses mains gantées de mitaines qui lui laissaient les doigts nus : elle les agitait, agacée, avec des gestes qui lui en rappelait d’autres, et il laissa monter, dans une bouffée délicieuse, ses souvenirs. Dans leur cuisine, Isis ne résistait pas au plaisir de plonger un doigt dans la casserole, et lui demandait de « goûter, pour vérifier l’assaisonnement » disait-elle. En élève studieux, il suçait, léchait, en redemandait, pour enfin, réfugier sa bouche et son visage dans le creux de cette main, qui appelait d’autres jeux...
Une nuit claire coulait maintenant doucement sur la place, paisible comme un appel à l’indulgence : elle chassait l’heure trouble entre chien et loup. On entendait le rire joyeux d’un bambin, bien calé sur les épaules de son père, qui battait des mains ; des familles à poussette, des groupes de jeunes, arrivaient pour se balader dans le marché. Il flotta bientôt un air de vacances improvisées, un brouhaha diffus de corps bien nourris, à l’aise dans le froid mordant, et une haleine de fête éphémère monta, infusant l’ombre pleine de réprobation de la cathédrale d’une nuée vaporeuse au parfum sucré de vin chaud.
Le vieil homme eut une brusque envie de s’ébrouer. En sortant du café, il croisa le regard curieux de la jeune fille − qui lui sourit. Il lui sembla, pendant une longue seconde, qu’elle lui envoyait un baiser prolongé par sa petite main, très... Marilyn Monroe... Mais tout aussi vite, un grand corps et deux bras vigoureux surgirent et étreignirent la demoiselle, la dérobant à son regard.
C’était fini.
Il resta avec cette brûlure douce, vissa son chapeau sur sa tête et se dit qu’il aurait tout le temps de savourer cette scène, plus tard.
Sur le chemin du retour, il regarda la rue éclairée de petites loupiotes roses et blanches qui palpitaient comme des lucioles, dans une profusion tendre et légère.
« Joyeux Noël, mon vieux » se dit-il.

PRIX

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Guy Bellinger · il y a
La fête, surtout quand elle est imposée par une société mercantile, n'en est pas une pour ce vieil homme solitaire, mais elle le devient quand une jeune fille vient lui rappeler sa compagne d'antan et les bons moments qu'ils ont vécus ensemble. L'atmosphère des marchés de Noël est très bien rendue. Il en va de même pour celle de l'évolution de l'état d'esprit du protagoniste au cours de cette tranche de vie.
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Camille San Marco · il y a
Elle est sympa ton histoire et ton message tombe à pic pour me rappeler que j'ai quelques textes qui n'attendent que moi pour être proposés à Short Edition...
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F. Chironimo · il y a
le hasard me fait tomber sur cette histoire de vieil homme qui se souvient, à travers le vision d'une jolie fille, de sa jeunesse… le temps qui passe, la jeunesse qui fout le camp: je connais! ça m'a inspiré 8 très courts TTC (dont le N°1 est Finaliste) et curieusement, on apprend dans le N°5 que "mon Isis" s'appelle …Camille! et en plus, ton vieux a aussi un chapeau.. Bref, le hasard nous fait des drôles de clins d'oeil. c'est ici: http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/quai-des-indes :=)
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Camille San Marco · il y a
Elle est sympa ton histoire et ton message tombe à pic pour me rappeler que j'ai quelques textes qui n'attendent que moi pour être proposés à Short Edition...
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Philshycat · il y a
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Kris2014 · il y a
Fidèle lectrice, j'adore ce que tu écris. Continues comme cela, j'adore. Je vote.
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Eva Dayer · il y a
Jolie peinture d'un moment éphémère ... je vote .
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Camille San Marco · il y a
Merci beaucoup ! Je viens juste de découvrir le commentaire !
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