Consultation

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Si je savais dessiner, je peindrais des paysages mélangés, réels ou fictifs, naturalistes ou intérieurs, imaginaires ou malaxés par la mémoire. Ah, je les vois si bien ! Mais comme je ne sais  [+]

Quelle matinée éprouvante ! Habituellement, je n’aime pas déranger mon médecin avec mes problèmes de santé. J’estime qu’il assez de soucis comme ça avec son handicap au golf, mais aujourd’hui il m’attendait. Hélas, ce n’est plus, suite à divers déménagements et départs en retraite, le docteur Bonomo qui me soigne, dont le nom seul, jadis, suffisait à me guérir, mais son successeur.

Je trouvai la salle d’attente assez austère, par rapport au souvenir que j’en avais gardé. Une chaise moulée à chaque angle, c’est tout. Plus de table basse, plus de Gala Point de vue Images du monde, disparue la caisse de jouets en plastique et les livres illustrés aux pages déchirées. À la place, un guéridon avec un flacon posé dessus, Je fus effaré en lisant l’étiquette, surtout en ce lieu, un cabinet médical, car aussitôt me vinrent à l’esprit les ravages que cause l’hydroalcoolisme dans notre pays.

Je pris le seul siège inoccupé. Je ne me voyais pas, même s’il eut été courtois de le laisser libre au cas où un nouveau patient arriverait, m’asseoir sur les genoux de l’une des personnes arrivées avant moi, le visage grave et peu amène, figé comme un masque. Deux hommes, ainsi qu’une femme qui se penchait à chaque minute vers un couffin dont on ne voyait pas le contenu, mais c’était facile à imaginer. Nous étions donc trois hommes et un couffin. Je me dis qu’avec un peu plus de temps devant nous, nous aurions pu faire un film. Plus la femme, évidemment, donc ça ne marche pas.

J’eus soudain envie de pleurer en pensant au monde dans lequel venait d’arriver ce bébé, il y avait à peine un mois je pense. Je lui aurais immédiatement laissé ma place sur cette terre si cela lui avait permis de n’avoir plus d’autre loisir que se promener avec sa mère dans le parc du château de la petite ville où j’habite, avec son étang sur lequel nagent des colverts, ses jonquilles alignées comme les petits soldats d’un régiment de conte, les vieux platanes d’un vert tendre, et les mille odeurs du printemps, et les chants nuptiaux dans le ciel.

Un à un, mes compagnons d’infortune disparurent par la porte du fond, la femme et son bébé la première, selon les traditions de la marine bien ancrées dans la région, puis les deux messieurs. Plus personne ne les revit jamais.

Enfin vint mon tour. Je remis mes lunettes dans leur étui avec une lenteur étudiée, afin de manifester mon déplaisir d’être interrompu dans la lecture de Feuille de Niggle. C’est à peine si je reconnus le docteur, vêtu selon les canons de la mode actuelle venue de Chine. Seuls dépassaient ses mocassins marron à pompons.

« Comment ça va ? » me demanda-t-il avant tout bonjour. « Ces temps-ci, répondis-je avec esprit, c’est aux médecins qu’on pose cette question ». Son masque se plissa d’un sourire. Il me rassura sur sa santé. Le peu de peau qu’on apercevait, bronzée comme une viennoiserie, avait bonne mine.

Il m’invita à me mettre à l’aise, et même, si je n’y voyais pas d’inconvénient, une fois ma chemise enlevée, à m’allonger sur la table d’examen, où nous serions mieux pour discuter. J’ôtai mes chaussures pour ne pas risquer de salir la jolie nappe en papier qui la recouvrait.

Après les banalités d’usage, nous en vînmes très vite à l’anamnèse. Je me doutais, en vérité, de la raison pour laquelle il avait souhaité me rencontrer. Il n’était guère difficile de deviner ce qui le tracassait. Il est notoire, dans cette petite ville et même dans les villages alentour, que depuis plusieurs années, il est pressenti pour le Nobel de médecine, notamment pour ses travaux consistant à me sauver régulièrement la vie. Cela lui est passé sous le nez à chaque fois, mais une rumeur veut que cette année soit la bonne.

Or, il se sent peu sûr de lui quant au discours de réception qu’il sera tenu de prononcer le jour venu. Il y aura forcément du beau linge, et c’est une litote, car la princesse héritière de Suède sera à coup sûr présente à la cérémonie, qu’elle ne rate jamais, portant son habituelle petite robe blanche et noire asymétrique à manche bouffante et coiffée de son diadème à aiguilles de diamants, tandis que sa belle-sœur aura choisi de porter son diadème de mariage avec une rangée de turquoises, assorties au satin de sa longue robe décolletée en forme de cœur.

Il m’a donc prié, rougissant, de bien vouloir relire son brouillon de discours, en éliminer les fautes d’orthographe, les pléonasmes, incongruités et autres scories, et surtout en vérifier la syntaxe et l’adéquation avec les règles protocolaires de la cour. Évidemment j’ai accepté, et nous avons prévu de nous revoir aussi souvent que possible pour, comme je l’ai suggéré, le peaufiner. Je suis ressorti avec son ordonnance dans la poche (il appelle ça comme ça) et voulus me mettre tout de suite au travail, mais, avec son écriture de cochon, c’est complètement illisible.
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Marie Quinio · il y a
Merci de nous donner le sourire, cher Vrac !
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Vrac · il y a
Merci Marie, à nouveau
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Patrick Gibon · il y a
une salle d'attente, détente marrante pour un Ignobel brouillonnant!
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Vrac · il y a
C'est bien résumé !
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Eva Dayer · il y a
Même depuis une salle d'attente froide et aseptisée , vous nous proposez dans une échappée belle . Et on vous suit !
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Vrac · il y a
Y aurait-il des lieux plus poétiques que d'autres ? Je suis sûr que vous pensez aussi qu'on peut faire feu de tout bois...
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LaNif · il y a
Maître Vrac vous avez toutes les perfections ! Celle de me faire rire à mourir ( hum ), celle d'apporter votre sympathique érudition ( Diable ! Feuille de Niggle, il fallait le trouver celui-là, mais que sans snobisme, vous élargissez aux pages mode des revues illustrées, spécialisées ) , celle de la poésie singulière et merveilleuse qui baigne toutes vos oeuvres, celle de nous dévoiler rumeurs et potins ( cette rumeur qui voudrait que ce pauvre Docteur soit interné à Charenton ! Et quoi alors, pour le Nobel ? hein ? ) mais sutout celle de votre extrême tendresse pour les petits enfants auxquels vous donneriez votre vie même pour leur éviter un triste sort. Voila la perfection que je porterai tout en haut de votre déjà très belle réputation. Bravo!
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Vrac · il y a
Oh, chère LaNif, merci beaucoup
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Randolph · il y a
Une question indiscrète, ami d'écriture: éclates-tu de rire parfois, en te relisant ou même en écrivant ?
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Vrac · il y a
Pas d'indiscrétion dans ta question, cher Randolph. Oui, je me fais rire tout seul, et parfois même cela se prolonge longtemps après. Mais chaque rire a sa tristesse...
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Randolph · il y a
Et réciproquement. ..
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Norsk · il y a
Jubilatoire ! Et ce dès la mention du handicap du bonomo !!!
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Vrac · il y a
Le docteur Bonomo a vraiment existé, je n'ai même pas changé son nom, d'ailleurs il n'est pas ici le héros de l'histoire, et il y a fort peu de chances qu'il passe sur cette page. Il nous arriva même de discuter de la santé des manouches et des yéniches, dont certains vivaient en caravane dans des lieux au nom aussi insolite que le Trou du Poulet...
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Norsk · il y a
Les toponymes, un poème infini...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une consultation poétique , à coups d'observation et de piques inattendues et on en perd le pourquoi du comment et je me demande ce que le médecin vous a donné comme ordonnance et pour quel problème de santé vous êtes venu !
C'est très complet , on a l'impression d'avoir fait le tour du domaine du golf !

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Vrac · il y a
Voilà de fines remarques : que suis-je allé faire chez mon médecin, et qu'a-t-il bien pu me prescrire, alors que j'avais l'esprit si éloigné...
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Stéphane Sogsine · il y a
Remarquable et jouissif. J'adore cette ironie contenue, millimétrée… Un délice
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Vrac · il y a
Merci Stéphane, c'est vrai que ces tests et examens demandent des instruments d'une grande précision...
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Paul Thery · il y a
Bien trouvé ! Et les réflexions sur le réagencement post-Covid des salles d'attente prouve un excellent sens de l'observation ;-))
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Vrac · il y a
C'est mieux comme c'est aujourd'hui, non ? On ne va pas chez le médecin pour lire Paris Match ! Encore que
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Paul Thery · il y a
C'est là que j'ai fait connaissance avec "les parisiennes" de Kiraz (à moins que ce ne soit dans "jours de France", va savoir...)
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Vrac · il y a
Voilà bien le propre d'un esprit curieux : s'instruire en toute circonstance
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Alice Merveille · il y a
Une consultation plaisamment... inattendue !
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Vrac · il y a
Pas tant que ça, figurez-vous, je me doutais qu'il ne m'avait pas fait venir pour s'enquérir de ma santé