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Construction frénétique

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Cléa Barreyre

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Aujourd’hui, c’est le grand jour. On m’a apporté de nouvelles pièces, exactement ce dont j’avais besoin. Avec gentillesse, je remercie les forçats qui ont dû travailler dur pour pouvoir m’apporter ces nouveaux matériaux, puis j’ouvre les grands cartons sans délicatesse. Ce n’est pas grave, ce n’est pas fragile. Mes yeux se mettent à pétiller devant tant de beauté. C’est parfait, c’est exactement ce que je voulais, je vais enfin pouvoir finir de bâtir mon édifice.
Sortant les matériaux un à un avec le plus grand soin, je les trie par couleur, par format, par utilité. Mais je n’ai pas de temps à perdre, il faut que je commence à réfléchir à la suite. Mon bâtiment doit être à l’image des plus grands, mais attention, ce ne sera pas une pâle copie de la Tour Eiffel, des pyramides égyptiennes ou de l’Opéra de Sydney. Non. Mon édifice à moi sera une œuvre unique encore jamais vue, jamais construite, jamais rien qu'imaginer. Enfin... Jamais imaginée par quelqu’un d’autre que moi, et rien que d’y penser mon cœur palpite d’excitation. Un outil dans chaque main, je me mets à rire haut et fort de ce rire si caractéristique.
Maintenant, je suis prêt, c’est parti.
Avec délicatesse, j’assemble les pièces, je commence à empiler sur les bases déjà réalisées, je mesure, je tape, je colle, je visse. Ça ne rentre pas ? Ça ne colle pas ? Tant pis, il faut seulement taper plus fort et ça fonctionnera.
Alors que je prenais une courte pause, distrait par le chien des nouveaux arrivants sur le campement, je vis du coin de l’œil un simple ouvrier effleurer mon travail, déplacer une pièce, manquer de faire s’effondrer toute la structure du bâtiment. Je hurle. C’est mon travail, mon succès, c’est moi et personne d’autre qui le finirai, qu’importe le prix à payer. Je ne laisserai rien ni personne se mettre en travers de mon ambition : finir ce monument qui restera dans les mémoires, qui restera dans ma mémoire, pour achever mon projet. J’irai au bout de mon invention quoi qu’il arrive, alors je continue frénétiquement, je ne peux pas m’arrêter, pas en si bon chemin, je ne peux pas prendre le risque qu’une personne récupère mon mérite.
Tant de personnes ont essayé avant moi, tant de personnes ont échouées, mais mon avantage indéniable face à mes prédécesseurs est bien évidemment le siècle de construction. À notre époque tout est si beau, si grandiose, notre quotidien est rempli d’inspirations merveilleuses, et ma création ne pourra donc qu’être supérieure aux multiples essais ratés précédemment. Pour ma construction, j’ai vu les choses en grand, je me suis inspiré des plus illustres technologies de notre siècle, des machines qui vont vite, des machines qui font du bruit et de la boîte à images. Tant de couleurs, tant de belles choses à admirer, tant de terrains fertiles pour faire fructifier mon imagination. Mon édifice en suivra donc la trace : grand, coloré et majestueux.
Je prends la dernière pièce, la pose fièrement au sommet.
La voilà finie.
Enfin.
Ma création est si belle.
Je me surprends moi-même. Comment de si petites mains maladroites ont pu faire voir le jour à un bâtiment si majestueux ?
Je me redresse pour contempler l’ampleur du travail. Je vacille, la tête m’en tourne, d’euphorie probablement. Doucement, je pose une première main sur le bâtiment, caresse la surface, puis une seconde. J’en apprécie chaque contour, chaque aspérité, chaque défaut, puis le pousse et m’effondre avec lui dans un vacarme retentissant. C’est la chute. La chute tant attendue. Cette fois je ne me suis pas blessé, la fois précédente j’étais mal tombé et on avait dû venir me récupérer.
Pas cette fois.
Des cubes de couleur sont désormais éparpillés dans tout l’appartement.
J’entends le pas pressant de maman arriver au loin.
Il faut avouer que le meilleur moment, c’est la destruction, quand on joue aux Kapla.

PRIX

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michel jarrié · il y a
Fin imprévisible, donc très réussie. C'est beau l'enfance !
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Jean Calbrix · il y a
On a affaire à un bâtisseur qui voit grand et qui est jaloux de son œuvre ! C'est très bien raconté et on lit avec grand intérêt le TTC jusqu'à la chute désopilante. Bravo, Cléa ! +5
Je vous invite à lire mon spectacle nocturne si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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Le Poulpe Nantais · il y a
Haha, une chute parfaite, well done!
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Beline · il y a
Génial ! La chute est parfaite, bravo !
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De margotin · il y a
Je vote
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Chloé Goupille · il y a
Je veux retrouver la joie de créer quelque chose pour le plaisir de créer, et le plaisir de tout détruire ! Comme c'était bien d'être un enfant...
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DUCIMETIERE · il y a
La " chute " avec les cubes est top. Mes voix.
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Jo Kummer · il y a
Encore mon vote pour Cléa Barreyre!
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Gabriel Epixem · il y a
Joli texte.
Je vous invite à découvrir ma page aussi :)

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Alice Merveille · il y a
Original et... bien construit ! Toutes mes voix Cléa !
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