« Conforme à la volonté du Ciel »

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J'espère partager avec vous ma passion de l’écriture et des parfums . J’ai un blog sur Instagram à Parfumsdemots pour vous faire découvrir toutes les senteurs qui me plaisent et j'écris su  [+]

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Recroquevillée au fond de son lit,Zhao respirait doucement mais son sang bouillonnait d’une rage contenue.
Ses yeux de jade noir, surmontés d’emei fins et dessinés savamment, fixaient étrangement des petites gravures évoquant
le raffinement des jeux de l’Amour.
Ses couples aux visages impassibles se livrant à toutes ses postures entreprenantes lui donnaient la nausée.
Elle croyait y voir Wang au corps blanc poudré d’iris, chevauchant son bien-aimé,l’Empereur Gaozong, dans une ultime provocation.
C’est qu’elle, Zhao, n’était encore que sa concubine alors que Wang était l’épouse officielle et la mère de son premier fils.
Zhao se retourna et mordit de ses lèvres vermeilles les draps de soie de son lit d’acajou: surtout ne rien laisser paraître, empêcher les larmes de gâcher son teint d’albâtre.
Ses yeux se portèrent sur une coupe d’argent remplie de racines de ginseng fraîches : oui, il lui fallait retrouver ses forces et montrer à toute la cour du Xianyang qui elle était véritablement:
pas une simple fille cáren venue divertir l’Empereur...
Elle se savait belle, très belle même: alors qu’elle était bonzesse
au couvent de Ganyesi, la tête rasée, elle avait su séduire Gaozong, tout comme elle avait charmé le père de celui ci, des années auparavant.
À la mort du vieil empereur, elle avait alors été malheureusement exilée dans ce couvent austère, selon la tradition, avec les autres concubines qui n’avaient pas eu d’enfants.
Sa rencontre miraculeuse avec le prince héritier Gaozong lui avait permis de reprendre sa place à la Cour Impériale, son charme avait fait le reste.
Gaozong ne pouvait plus se passer d’elle mais elle n’était toujours pas la première dans la hiérarchie du gynécée...
L’air de sa chambre était lourd, empreint des effluves capiteux
des roses du Yunnan apportées le matin même par l’Empereur...
le temps semblait vouloir passer à l’orage.
Depuis des semaines, une canicule sévissait sur le royaume de la
dynastie Tang et la tension était palpable partout :
les rivières au Sud étaient presque desséchées, les paysans se disputaient les quelques puits encore pourvus d’eau pour leurs précieuses récoltes de riz.
Zhao, elle, se sentait fébrile...
Elle attrapa, de ses longs doigts aux ongles finement peints, une coupe au pied décoré d’un dragon de nacre.
L’alcool tiédi lui redonna quelques couleurs et elle se concentra
sur les bruits extérieurs.
Derrière la lourde porte de sa chambre baignée d’un clair-obscur, elle devinait les énuques chargés de la veiller.
Pour s’apaiser, elle se mit à comptabiliser les vas et vient incessants de ses servantes portant le linge parfumé d’Osmanthus et de Oud du Guilin, les cliquetis des clefs s’ouvrant et se refermant sur des pièces richement décorées de panneaux exquis, peints de montagnes, rivières et animaux extraordinaires.
S’enroulant dans les draps de soie, elle laissa alors vagabonder ses pensées, imaginant la suite de sa vie: elle deviendrait l’épouse de Gaozong qui céderait peu à peu à toutes ses exigences.
Stratège hors pair, elle éloignerait du Royaume tous les envahisseurs possibles , lui assurant grandeur et prospérité.
Mais d’abord, elle se débarrasserait de Wang, la ferait répudier ou mieux encore, la tuerait.
Un châtiment exemplaire : lui couper les mains et les pieds pour qu’elle n’approche plus jamais Gaozong, la jeter dans un tonneau pour qu’elle se vide de son sang, la fouetter à mort pour qu’elle sache qui était la maîtresse désormais...
Cela devrait dissuader toutes les autres, toutes celles qui auraient envie de comploter contre elle pour lui voler son «Tigre» bien aimé.
La fièvre s'était emparée de Zhao et sa jalousie maladive la faisait délirer.
Tous ses ennemis disparaissaient, jetés vivants dans d’immenses fournaises: mandarins, conseillers véreux, concubines vénales...
Disparaissaient dans d’atroces souffrances tous ceux et toutes celles qui avaient oser s’opposer à son ascension...
Sa police secrète allait les traquer jusqu’au dernier !
Le Ciel ne lui pardonnerait sans doute jamais mais Zhao était prête à tout pour le pouvoir...

Des pas se firent entendre dans le couloir mêlés aux voix joyeuses de femmes:
la lourde porte de bois sombre s’ouvrit et Wang et sa suite apparu, les bras chargés de cadeaux et de friandises fourrées à la pâte de haricots rouges.
D’un geste élégant, Wang tira les tentures soyeuses d’un petit berceau posé à côté du chevet de Zhao.
Elle y extirpa délicatement un magnifique poupon emmailloté de
linge blanc qui se mit à pleurer, dérangé dans son sommeil.
Toutes les femmes s’extasièrent alors devant la beauté de la petite princesse.
Zhao s'efforça de sourire et de remercier.
La jeune maman n’était plus que l’ombre d’elle même....
Sa fille n’était pas l’héritier promis et même si Gaozong avait décoré le palais de guirlandes et de lanternes de papier pour célébrer la naissance de l’enfant, Zhao se sentait frustrée.
Sa fille était un frein certain à ses ambitions.
Quant les derniers pas de Wang et sa suite s’éloignèrent sur les tapis moelleux et les portes rabattues, Zhao se rapprocha du berceau.
La fillette lui tendait les bras en gazouillant.
Une voix lancinante martelait son crâne.
-Zhao , Zhao , es-tu prête à tout, à tout, tout pour être impératrice?
La chaleur envahit son corps, son visage s’empourpra.
Le coussin était là, brodé d’un phénix d’or.
D’un geste prompt, elle s’en saisît.
L’enfant lui souriait toujours.
Zhao mordit sa lèvre et appuya le coussin sur la tête de la fillette.
Le petit corps tressauta quelques secondes avant de retomber inerte .
Zhao referma soigneusement les tentures du berceau et rejoignit son lit , sans vaciller.
Tout à l’heure, Gaozong viendrait voir sa fille et la retrouverait morte.
Elle fera l’horrifiée et Wang sera accusée .
La colère de Gaozong promettra d’être terrible...

Zhao ferma les yeux .
Bientôt, elle prendrait le titre de Wu Zetian, « Conforme à la volonté du Ciel » et deviendrait, la seule impératrice de toute l’histoire de Chine.
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Un petit mot pour l'auteur ? 122 commentaires

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Daniel Nallade · il y a
Un récit incroyable !
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PHILLWARD · il y a
Très bien écrit et très bien dit
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Très bonne narration.
Histoire bien émouvante.
Bonne continuation!
« DIGOINAISES… » qui est en finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame
Dernier délai : aujourd'hui avant 15H

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Glaçant !
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Merci pour cette lecture , belle soirée
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Lange Rostre · il y a
Texte dur, histoire difficile..
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Oui, inspirée d’une histoire vraie malheureusement...
Merci d’être passé ,

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Gerard Hicés · il y a
Belle histoire, belle plume. Content de vous découvrir Marie-Solange.
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Sandrine Michel · il y a
L'histoire est très bien ficelée, l'horreur va crescendo tenant le lecteur en haleine jusqu'à cette fin qui soulève toujours la question : comment l'être humain peut en arriver là quand le pouvoir et la jalousie entrent en scène. Et malheureusement, l'infanticide est un sujet d'actualité...
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Merci à vous pour ce commentaire ,
C’est un genre que je fais pour la première fois et je suis très heureuse que cela ait pu capter l’attention ,
Belle journée à vous .
Ms

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Patricia Saccaggi · il y a
Voluptueux infanticide...
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Merci beaucoup, votre sauna est absolument effrayant aussi !
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Emerillon · il y a
Ambition et jalousie, deux passions jumelles qui évoluent inexorablement vers la mort. Une époque (non révolue) et un milieu où la femme ne pouvait être reconnue qu'à travers l'homme.
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Merci pour ce commentaire, ô combien exact !
Merci d’être passé me lire !
Belle soirée ,

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Mojdeh Hodjat-Panah · il y a
Bravo mes voix😀