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Confinéee... Libérée

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Luc Moyères

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La lumière du jour filtrée par les épaisses tentures baignait l’appartement d’une pénombre rouge presque liquide, nimbant nos casques argentés de lueurs d’incendie quand nous entrâmes. Le serrurier, appelé avec nous quand l’ADMR alarmée par l’absence de réponse nous avait alertés, avait fait vite et bien. Le mobilier Louis quinze du local baignait lui aussi dans ce crépuscule lie de vin, mais l’odeur fade qui nous attendait nous montra aussitôt l’inutilité de courir. Le caporal Michaud alla droit à la fenêtre écarter les pesants rideaux et ouvrit les battants pour aérer, tandis que je m’approchais du lit où reposait la vieille dame. Elle était passée dans son sommeil, gisant de marbre pâle sagement prête à la mise en bière. Restait à attendre le médecin.
Elle vivait visiblement seule. Son logis et le calfeutrement qui nous avait accueillis témoignaient à la fois d’un train de vie modestement confortable et de cette solitude. La télé était restée en veille ; le caporal l’éteignit et s’approcha du seul objet un peu anachronique dans le salon : un PC portable récent, également en veille. Il appuya machinalement sur une touche et sursauta : l’écran s’était aussitôt éclairé d’un éclair bleu ciel ; Skype.
Peut-être avait-elle au bout un parent que nous pourrions prévenir ? Nous nous approchâmes et il rappela la dernière conversation enregistrée. Le nom m’évoquait vaguement quelque chose, mais sur le moment nos esprits s’accrochaient à la mélodie d’appel aigrelette de la messagerie, qui sonnait dans le vide, sans échos dans ce local soigneusement capitonné. Le « Sqouiiic !» de la réponse nous révéla soudain le correspondant. Pantois, nous reconnûmes aussitôt un célèbre champion cycliste. A nous voir, casqués et en uniforme, son sourire se défit instantanément et il devint grave. Il avait compris. Nous lui expliquâmes davantage la fin apparemment paisible de la dame, et lui nous éclaira un peu sur la situation.
Suite au confinement pour le covid-19, il avait approché voici à peu près deux mois une association qui l’avait mis en relation avec une personne isolée ; cette dame. L’échange entre générations avait pris. Il lui avait révélé la gentillesse de l’aïeule, sa lucidité désabusée devant la vie qui lui avait pris nombre de proches et avait éloigné les autres, la séquence interminable de ses journées sans autre but que d’en attendre la fin, le peu de sorties qu’elle s’autorisait de temps à autre dans le quartier pour garder l’illusion d’exister.
Il en avait entraperçu la dignité de l’endurance et la profondeur de l’isolement que l’âge et la vie moderne imposent à tant d’anciens. A entendre leur dernière conversation, hier soir, elle lui semblait heureuse de leurs échanges, qui ranimaient un reste de braise de vie sous la cendre des années consumées. Avec lui, qui aurait pu être un de ses petits-fils perdus de vue, elle retrouvait un peu de sens à ses propres yeux « un peu voilés par la cataracte » avait-elle ajouté en souriant. Il perdait une troisième grand-mère, nous déclara-t-il la voix voilée... et nous dûmes prendre congé car le médecin arrivait.
Dans le VSAV, après un long silence, Michaud nous donna le mot de la fin, et beaucoup à réfléchir : « Finalement, le confinement du pays lui aura donné un répit dans l’antichambre du caveau où elle habitait. On nous rase à longueur de journée avec les états d’âme nombrilistes de confinés confortables, mais elle au moins elle en aura tiré un petit mieux. Finalement, c’est peut-être l’idée du dé-confinement proche qui l’a tuée»
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Joëlle Brethes · il y a
Elle aura eu, en tout cas, beaucoup plus de chance que ceux qui, chez eux ou même en Ehpad, sont morts dans la plus horrible des solitudes…
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Paul Thery · il y a
J'ai bien aimé cette triste histoire, sauf "le mot de la fin" qui me parait superflu

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