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Cra Gheal

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Depuis plusieurs mois, je vis ici, ne quittant quasiment jamais cette pièce, si ce n’est pour me laver et pour prendre l’air dans la cour centrale. Lorsque je suis à l’extérieur et que je lève les yeux, je vois le ciel. Les oiseaux volent, les avions passent et personne ne me remarque. De l’est à l’ouest, du nord au sud, les nuages survolent pesamment les murs de béton qui m’entourent.
Je rejoins mon lit. Un petit lit de quatre-vingt dix centimètres de large et d’un mètre quatre-vingt de long. Guère de place pour dormir... Mon lit se situe au centre de la pièce, la tête de lit contre le mur nord. Dans le coin le plus éloigné du lit, un lavabo côtoie les toilettes. Je ne suis pas le premier à occuper cette pièce et cela se ressent sur le mobilier. Lavabo et toilettes comportent des traînées d’une couleur douteuse et le lit grince. Face au lit, une télé est suspendue au mur, en hauteur. Elle me fixe plus que je ne la regarde car elle est constamment éteinte. La pièce dans laquelle je vis ne comporte qu’une seule petite fenêtre munie de solides barreaux. La porte est faite de bois massif et comporte elle aussi un espace barré qui permet de voir de l’extérieur. A côté se situe une ampoule rouge qui s’allume lorsque quelqu’un pénètre « chez moi ».
Moi... Quel piètre conteur je fais. Je sais que je vais mourir et je ne suis toujours pas capable de mettre de l’ordre dans mes idées. Je ne me suis même pas présenté. Permettez-moi de le faire.


Je m’appelle Alain. Alain Verses. Oui, mon nom prête à sourire et on s’est bien souvent moqué de moi. J’en ai souffert adolescent, mais je me suis forgé une carapace et au bout de quelques temps, les moqueries juvéniles de mes camarades ne m’atteignaient même plus. J’ai grandi comme toute personne normale, lauréat d’un bac littéraire qui ne débouche que sur des métiers qui ne m’intéressaient pas. Mais, si je voulais vivre et fonder une famille, il me fallait des diplômes et un travail. C’est pourquoi, à vingt-deux ans, je terminais mes études de journalisme et entrai chez l’éditeur régional. A vingt-cinq ans, je parcourais le pays de long en large pour rapporter des informations dont tout le monde se moquait. C’est lors de mes pérégrinations que je rencontrai la femme qui a partagé ma vie jusqu’à sa mort. Elle avait deux ans de plus que moi et nous nous sommes mariés le jour de ses trente ans. L’amour était très fort entre nous et nous nous aimions plus que tout. Elle occupait un poste de greffier au tribunal de la ville. Hélas, les bonnes choses ont toujours une fin et celle-ci est arrivée bien trop vite. Elle m’a quitté il y a quelques mois et j’ai l’impression que cela fait déjà une décennie. Lucie rayonnait de vie à la veille de sa mort. Et son ventre qui s’arrondissait depuis six mois me la faisait découvrir plus belle de jour en jour. Nous nous étions habitués à notre vie en couple et installés dans une routine qui n’était pas pour me déplaire. Je rentrais avant elle le midi et je préparais le repas. C’était son tour le soir. Nous dînions en regardant les informations puis, allongés l’un contre l’autre dans notre lit, nous nous endormions devant un bon film ou en lisant.
Un soir, alors que nous faisions la vaisselle, un sujet houleux s’éleva entre nous, pour la douzième fois de la semaine. Je ne me rappelle même plus pourquoi nous nous étions fâchés l’un envers l’autre. Elle a voulu aller passer la nuit chez sa sœur, mais je parvins à la convaincre de rester à la maison. Le reste de la soirée fut relativement pénible : cris et pleurs furent nos seuls échanges. Bris de verre et de vaisselle jonchaient le sol.
Au matin, Lucie était morte. Une ambulance et une voiture de police, gyrophares allumés, étaient stationnées devant la maison. Nous montâmes chacun dans un véhicule : Lucie dans l’ambulance et moi, je suivis les hommes de l’ordre. Durant tout le trajet, je repassais dans ma tête le fil de ma vie, m’attardant sur les bons moments passés avec ma femme. Au poste de police, on m’a dit de m’asseoir sur un banc de fer froid et dans mon dos, on referma la porte de la cellule. Pendant vingt quatre heures, je n’ouvris pas la bouche, entrouvrant faiblement les lèvres pour boire un peu d’eau. Au terme de ces longues heures, deux gardiens vinrent me chercher et me firent pénétrer dans un fourgon noir. Ils refermèrent les portes de l’intérieur et m’encadrèrent. Le véhicule se mit alors en route et lorsque je descendis, je me trouvai dans un sous-sol blanc éclairé par des néons surpuissants. Les yeux hagards, je suivais docilement mes geôliers qui me conduisaient à la pièce dans laquelle je vis actuellement. Complètement perdu, anéanti par le décès de ma femme, je ne sentis même pas la seringue pénétrer mon bras ni le sang s’écouler pour remplir le tube. Ensuite, je sombrai dans le sommeil.
Lorsque je rouvris les yeux, je n’avais aucune notion du temps que j’avais passé dans mes rêves agités. Peu de temps après, la lumière rouge s’alluma et un homme entra, suivit par une femme qui referma soigneusement la porte. L’homme était vêtu d’une blouse blanche ouverte sur une chemise bleue et une cravate de teint identique. La femme portait un tailleur gris, très strict et son nez était chaussé de lunettes cerclées de noir. Ses cheveux, grisâtres, étaient coupés au carré. Sous son bras droit, un dossier rouge cartonné contenait de nombreuses feuilles volantes.

« Monsieur Verses. Je suis ravi de vous voir éveillé. Je suis le professeur Landret.
- Assez de familiarité, Landret. Verses, tout a été prouvé et les tests réalisés ont appuyé ce que nous pensions déjà : vous l’avez tué ! Vous êtes donc vous aussi condamné à mourir. Ces papiers sont la preuve de ce que j’avance. Tenez, si vous désirez les consulter, je vous les laisse ici. » Elle posa le dossier au pied du lit et se dirigea vers la porte. Lorsqu’elle fut sortie, le professeur se tourna vers moi et doucement, me dit :
« Vous devriez lire ces documents, Monsieur Verses. J’espère que vous comprendrez la totalité du contenu. Nous serons amenés à nous revoir avant votre mort. Bonne fin de journée. »

Je ne voulais pas les lire immédiatement. Je les laissais donc à leur place et replongeais dans le sommeil. C’est l’intrusion de deux masses de muscles qui me réveilla.

« Bonjour, Monsieur Verses. Nous sommes chargés de vous amener prendre l’air dans la cour. Si vous n’opposez pas de résistance ou ne manifestez aucune volonté de rébellion, nous n’aurons aucune raison de vous obliger à rester tranquille. Nous n’avons pas le droit de pénétrer dans la cour, c’est pourquoi nous vous attendrons dans le hall. Pas de question ? Bien, allons-y. »

Ce fut la première fois que je voyais le ciel depuis la mort de Lucie. Ce fut aussi la première fois que je ressentis un tel sentiment de solitude. Seul dans l’immense cour, enfermé à l’air libre, écrasé par la hauteur des murs et la lenteur des lourds nuages blancs, je me sentais insignifiant.
Revenant de ma sortie journalière, je pris le dossier et m’adossais à l’oreiller. L’appuyant sur mes genoux relevés, je l’ouvris et le parcourut du regard. Tout y était : ma vie, la vie de Lucie, nos arbres généalogiques, nos anciennes aventures amoureuses, nos dernières vacances, nos fiches de paie, la fausse couche de Lucie à trente deux ans, notre dernière soirée et sa mort. La dernière page du dossier contenait les résultats de la prise de sang ainsi que la date et l’heure de ma mort.


Celle-ci arrive vite maintenant. Dommage, je m’étais habitué à cette vie de fausse liberté, entre mon « chez moi » et la cour déserte. La lumière rouge s’allume. Je sais qu’on est en milieu d’après midi. Le professeur et la femme au tailleur entrent.

« Est-ce douloureux ? » Debout, à côté du lit, je tiens la dernière feuille du dossier dans la main droite et tourne le dos à la porte.
« Demandez à votre femme, Verses. » La voix sèche vibra dans l’air de la pièce et résonna dans ma tête.
« Pourquoi aujourd’hui et de cette manière ?
- Pourquoi de cette manière ? Car c’est comme ceci que votre femme est morte. Et pour la date, et bien, elle est notée sur cette feuille... »

Je regardais la feuille sur laquelle était notée une date. J’avais perdu la notion du temps. Avais-je réellement passé autant de temps ici ? Résolu, je relis le rapport du décès de ma femme. C’est alors que je sens un grand froid m’envahir. Je m’assois sur le lit et regarde le professeur. Nulle chaise électrique pour ma mort, nulle guillotine, nulle hache. La femme au tailleur me l’a bien dit : je vais mourir de la même manière que Lucie. A ce moment, je pense à elle et je me désole de l’avoir tuée, même par accident. Je baisse la tête et la dernière pensée qui me vient est :

« Saleté de SIDA... »

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Anna Hoser · il y a
terrible !.
j'aime bien votre façon d'écrire

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Cra Gheal · il y a
Chère Anna Hoser,
Premièrement, je vous prie de bien vouloir excuser mon temps de réponse.
Deuxièmement, vous me voyez flatté par votre commentaire. C'est toujours appréciable de recevoir des compliments et je vous en remercie grandement.
Ce petit texte avait été écrit rapidement, en cours, quand j'étais lycéen. Je suis ravi qu'il vous plaise, même si aujourd'hui, je ne l'aurai très certainement pas écrit de cette façon.
Excellente journée et bonnes lectures !

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Joëlle Brethes · il y a
Eh bien... récrivez-le ! ;-)
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Cra Gheal · il y a
Bonjour Joëlle. En effet, je pourrai me servir de mon expérience et des lectures faites depuis son écriture pour reprendre ce texte. Mais, j'aime pouvoir me dire mon style d'écriture a su évoluer avec le temps et j'aime pouvoir partager cette évolution avec mes quelques lecteurs. Ce dont je vous remercie de faire partie, d'ailleurs. Savez-vous que vous n'êtes qu'un petit groupe d'initiés ? ;-)
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