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Pastague

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Conclusion

C’est de plus en plus facile d’avoir le dernier mot. Mais il se démonétise à mesure que le temps passe.
C’était il y a peu un point d’exclamation. Dressé lourd et vibrant, érigé et définitif, et marquant de son sceau la fin des réflexions, des haricots, des ratiocinations.
Il s’est courbé avec le temps, amolli, infléchi. Il n’a plus le tranchant, le saillant d’autrefois, et nous le savons tous, même si nous le taisons, nous voyons bien qu’il doute. De sa pertinence, de sa raison d’être, de son efficacité... De lui-même peut-être.
Il ne nous a rien appris au temps de sa splendeur, au contraire ! Il niait qu’il fût précédé d’un avant et suivi d’un après. Il était là sans cause et sans effet comme pondu au milieu de rien par un dieu désoeuvré. Or il ne devait rien à lui-même, mais tout aux circonstances aux causes premières, aux menées aux stratégies qui l’avaient précédé, quand ce n’était pas aux opportunités qu’il avait pu saisir. D’ailleurs il n’était définitif que le temps de faire «ouf». On savait que très vite un autre suivrait, plus neuf, donc plus beau, plus jeune, plus ambitieux qui le détrônerait le temps d’être à son tour jeté à bas par le suivant, puis par un autre...

Est-ce pourtant qu’il n’est que vain, ce dernier mot ?
Inutile sans doute, et perdu d’avance, soit, mais vain ?
Est-ce que l’avoir, le dire, le brandir ne pose pas un repère au milieu du néant ? Quelque chose à quoi se raccrocher le temps de souffler un peu, dans un univers mouvant ?
Et puis la vanité est-elle si vaine ? Se donner des gages à soi-même, s’autoproclamer existant, vivant, pensant, est-ce que ça n’est pas déjà une raison de vivre ?

Reste-t-il quelque chose à quoi l’on puisse croire si l’on doute de cette idée, qu’un mot pourrait tout changer ? Quelle justification la magie pourrait-elle avoir si l’on ne croyait plus du tout à la magie ? À quoi pourrait servir l’incantation protectrice si le sortilège n’existe plus ?

Quel ennui, la raison ! et la conscience, et le consensus, et le contentement repu. Quel ennui de conclure ! Je suis, nous sommes en marche... C’est à dire que nous sommes entre nulle part et ailleurs, et nous brassons du vent. Écrire ne sert à rien, que ce soit dans la pierre, dans le sable ou dans l’eau. Nous sommes des brasseurs d’illusion dont nous buvons de grandes rasades mousseuses. Nous échangeons de menus propos en attendant qu’elle nous enivre puis nous endorme.

J’ai appris comment la distiller un peu mieux. Je sais la rendre un peu plus forte, mais ma soif augmente à mesure.

Je ne suis pas près d’être désaltéré.

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Sauvagere · il y a
après avoir lu ce texte qui ne nous laisse guère d'illusions, je me suis pendue à un point d'interrogation
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Cajocle · il y a
Quel ennui, la raison !
Les mots ne sont pas vains.
Vous les maniez si bien

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Pastague · il y a
"...pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise."
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Cajocle · il y a
"Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. "
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Cajocle · il y a
Quel ennui la vertu !
Oui mais laquelle, il y en a tant.
La capacité ?
Le bénéfice ?
La chasteté ?

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Pastague · il y a
Oui, c'est vrai que la présence de la vertu dans ce beau poème me gêne un peu. Mais c'est comme ça chez Baudelaire : il y a toujours un truc qui empêche de l'aimer vraiment.
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