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Como el destino de corazon

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Elle était entrée dans ce bar sans prétention niché au fin fonds d'une ruelle de Barcelone. Attirée, comme aimantée par la musique qui en sourdait faiblement. Rien à voir avec le flamenco qu'elle avait écouté la veille. À l'intérieur, une atmosphère de recueillement quasi religieux la fit sourire. Les musiciens sur scène étaient nombreux et affichaient l'allure particulière des aficionados d'Almodovar. Vêtements aux couleurs vives et bigarrées, couleur des cheveux assortie.
Elle prit place au fond de la salle, attendant l'intervention de la brune et longue chanteuse qui se tenait un peu en retrait de la scène. Lorsqu'elle commença à chanter, ce fut comme un déclic. Elle avait déjà entendu ça, cette chanson d'amour éperdu, « Como el destino del corazon ».
Était-ce au Portugal ? La tristesse, l'envoûtement du fado allié au rythme balancé du tango. La ponctuation de l'accordéon, les accords lancinants de la guitare, les percussions qui marquent le rythme. Oui, bien sûr : il y a dix ans elle avait entendu ce morceau à Lisbonne.
C'était tout simplement extraordinaire de l'entendre ici, dix ans plus tard. « Como el destino del corazon ». L'amertume de la phrase lui tordit le cœur. Elle se hâta de commander sa quatrième cerveza, ce soir, la nostalgie ne serait pas de mise. Son voisin de tablée lui jeta un rapide coup d'œil.
— Estas bien ?
Elle le fixa sans le voir vraiment, l'alcool lui montait à la tête, elle était prise d'une irrésistible envie de dormir.
Estas bien, de verdad ?
Agacée, elle marmonna entre ses dents que oui, tout allait bien, vraiment. Ne pouvait-on pas la laisser tranquille ? Ses souvenirs lui appartenaient. Elle se contraignit à écouter la chanteuse, laissant son imagination vagabonder comme bon lui semblait.
Elle pensa au clapotis des vagues sur la plage de Nazare, la vieille femme portugaise les abordant pour leur proposer une chambre chez elle, leur hésitation à accepter, et puis oui, pourquoi pas ? Leur nuit, troublée par le grincement de la poulie du vieux puits au fonds du jardin. Le réveil, enlacés l'un à l'autre, les mots d'amour matinaux, ceux qui sonnent juste et vrai, et on y croit tellement. La chaleur déjà à sept heures du matin, les éclats de rire au rez de chaussée, l'odeur du café. La vieille femme portugaise ne parlait pas français ni espagnol, ne parlait pas anglais, n'avait sans doute jamais quitté le petit port de Nazare et ses barques bleues. Elle était chaleureuse, amicale, s'exprimant par gestes et sourires, leur offrant une hospitalité monnayée mais authentique. Ils restèrent trois jours à Nazare.

Donde estas corazon,
No oigo tu palpitar.

Le chant l'envoûtait totalement, l'ensorcelait, elle se sentait flotter, étrangement solitaire malgré la foule compacte qui l'entourait. Elle savait qu'elle avait atteint le point de non retour. La brume du dehors envahissait son corps, ses membres, son cerveau, elle ne voulait plus lutter. À quoi bon ?
D'ailleurs, cela faisait des siècles qu'elle n'avait plus de larmes, le cœur desséché. En la quittant, à Nazare, il avait emporté quelque chose de rare, de précieux, comme un goût de sel sur les lèvres, et ce quelque chose de rare, de précieux, elle savait ne jamais l'avoir retrouvé.

Yo quisiera llorar
Y no tengo mas llanto.

Elle tenta de se lever, se fraya un passage vers la sortie. Il n'était jamais revenu, malgré ses lettres, et elle avait été trop fière pour retourner le voir à Paris. Elle l'avait attendu, oh oui, guettant le passage du facteur chaque jour, et à chaque jour suffit sa peine dans cette petite ville de province du nord de la France, sans âme et sans chaleur. Un an elle avait attendu. Deux ans peut-être. Elle ne savait plus, ne comptait déjà plus, puisqu'il lui avait ôté l'essentiel, le goût de sel sur les lèvres.

Yo le queria con toda el alma,
Como se quiere solo una vez.

La rue était déserte à cette heure avancée. À chacun sa chacune et le même sort pour tous. Elle vacillait, ses jambes ne la portaient plus, ses jambes de danseuse, il disait. Mourir à Barcelone. Mourir d'amour à Barcelone, sur un air de fado, sur un air de tango. Elle avait pourtant appris à zapper ses idées noires, celles qui mettent du bleu à l’âme, du gris aux paupières. Elle avait approché l’attrape-rêve des indiens, petites plumes légères qui ont le don de faire fuir les cauchemars enfantins. Ceux des adultes aussi, à Barcelone assortie à sa tristesse

Y en la tarde de un frio invierno
La luz del alma se oscurecio.

PRIX

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Cruzamor · il y a
j'ai adoré ... tu n'es pas obligée en contre partie d'aller me découvrir. Je suis si heureuse que tu existes de Lyon, de Vaulx ou de Villeurbanne : qu’importe ? seuls les mots savent et disent, tout le reste n'est ... même pas littérature, tout le reste n'existe plus sauf parfois en nos coeurs mais nous tentons de les extirper pour raconter ... même si ça ne sert que ... si peu. J'ai voté !
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Hervé Mazoyer · il y a
De la tristesse en terre iberique avec le fado en fond sonore. Superbe. Mes voix pour vous. Venez lire ma nouvelle en competition si vous le voulez. Bien amicalement.
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Utilisateur désactivé · il y a
chagrin d'amour qui conduit à une tristesse infinie.....très très bien écrit, vous arrivez à poser des mots sur l'indicible.
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Benjamin Sibille · il y a
Une belle ode a l amour perdu en vo, avec plus qu un parfum de fado
Si vous voulez essayer d autres exotismes https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

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Elia-Bleuette Boff Sanchez · il y a
Un cœur simple, une histoire simple ... et chacun y retrouve son histoire, à sa façon, comme dans le film "l'auberge espagnole". Merci pour ce moment nostalgique et un peu désabusé qui fait partie de la vie. Bonne continuation !
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Ninja · il y a
Merci. Cependant rien n'est simple dans le fado, tout est tjrs tragique !
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Soph · il y a
touchée en plein coeur
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Courtille · il y a
Beaucoup de délicatesse tant dans le récit que dans l'écriture.
Bravo

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Zouzou · il y a
...pour la langueur de ce chant au dedans des brumes , mes voix !
si vous aimez ' À la ravigote ' et ' Dans la Grèce antique '( entre autres )

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Sophie Debieu · il y a
Un récit sensible, très émouvant au gré de cette musique, de cette chanson, de ces paroles en parallèle de son histoire, merci pour ce moment
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Tu étais, mais ce n'est plus, triste, je vote, voir mon site, merci
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