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Comment lui dire...

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Maria flore

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Février 1995, je fais un rêve.

Une chaleur rassurante et bienfaitrice sort du poêle à bois. La bouilloire siffle son petit refrain sur le coin du fourneau. Une odeur de pâtisserie sortie du four embaume la cuisine. Maman a encore fait un gâteau. Elle nous le présentera bientôt. Fièrement elle nous énumérera les ingrédients et le temps d’exécution. Nous, nous rirons sous cape, ses gâteaux nous les connaissons par cœur. Avant de mordre dedans, nous en savons déjà la saveur, la texture. Il est évidement interdit de dire que l’on n’a pas faim. Un gâteau ça se mange sans faim. La lumière blafarde déversée par la fenêtre laisse aisément deviner la saison, là dehors, l’hiver sévit. Un hiver féroce, prêt à mordre et à dévorer les imprudents. Du brouillard givrant, une humidité sournoise, dont on ne vient pas à bout. Le danger est à l’extérieur. Nous, nous sommes calfeutrés dans la cuisine chez mes parents. Nous sommes là autour de la grande table familiale, nous chuchotons, comme le feu dans le poêle. Mon frère est là, ma mère bien sûr, moi, et d’autres personnes aussi, des visages que je distingue moins bien. Ils sont dans l’ombre de la pièce. Le sujet de discussion est important. Nous réfléchissons longuement avant de donner un avis. Le visage grave de mon frère ne me dit rien qui vaille. Je n’aime pas quand il a les traits tirés. Je prends la parole à mon tour et je prends soin de regarder vers la porte fermée donnant sur le salon. Je baisse encore d’un ton, je ne veux pas alerter mon père. Il ne faut pas qu’il entende ce que l’on a à dire, il ne comprendrait certainement pas. Il regarde son sacro-saint journal télévisé bien installé dans son fauteuil, il s’endormira dès la fin des nouvelles internationales, nous sommes tranquilles pour un moment. Je ne suis pas d’accord avec ce que ma mère et mon frère proposent. Je suis d’ailleurs la seule à ne pas être d’accord. Je veux le marteler, je cherche les arguments pour convaincre mon auditoire. Je m’entends dire distinctement « Non ! C’est impossible, on ne peut pas lui dire ça, il ne va pas le supporter ». Mon frère tente de me convaincre, il dit qu’il n’y a pas d’autre solution, qu’il se chargera de ça. Il voit bien que moi je ne pourrais pas. Je sais bien qu’il a raison. Je sais que c’est la seule issue. Je suis en colère malgré tout. C’est tellement injuste. Je voudrais me révolter, crier. J’enrage. Comment pourrait-il prendre bien le fait de ne plus faire ce qu’il aime tant, inviter ses amis à festoyer, boire le vin de ses tonneaux, manger des porcelets, des tourteaux, du poulpe. Il voudra encore travailler, pousser sa brouette, porter des sacs de ciment. Il voudra encore, torse nu, transpirer sous le soleil en maniant sa pelle et sa pioche. Il voudra encore faire une pause, lorsqu’un voisin arrive, et partir à l’ombre, boire une bière fraîche. Il voudra encore rire des facéties de ses petits enfants qu’il aime par-dessus tout. Il voudra encore voir du pays, aller çà et là juste pour voir si l’herbe est plus verte. Il va, c’est sûr, rentrer dans une de ses colères noires que nous craignons tous.
Il mettra longtemps avant de se calmer et nous devrons raser les murs. L’ambiance va être irrespirable ces prochains jours.
Non décidément, je ne vois pas comment on peut annoncer à mon père qu’il est mort. Il ne le croira jamais. Pourtant, cela fait déjà un mois et nous ne lui avons encore rien dit, on ne peut plus attendre...

 

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