4
min

Comme une odeur de sang

Image de Claire Fabre

Claire Fabre

181 lectures

79

Il s’est réveillé quand le volet a grincé. La nuit n’était pas trop avancée. Il aura le temps de descendre par le sentier escarpé. Il se lève sans bruit et jette son sac par la fenêtre. Il risque de les réveiller s’il traverse la pièce à côté. Trop risqué.
Il connaît les pentes de cette colline depuis qu’il est gamin. Mais il n’a jamais autant retenu ses pas que cette nuit-là, tant il redoute le bruit que provoque chaque pierre qu’il heurte.
Il dévale encore plusieurs mètres et s’arrête juste en amont de la large route.
Il ne sait pas à quelles heures les jeeps inspectent cette unique voie d’accès qui serpente vers le port. Se renseigner n’aurait fait qu’attirer les soupçons.
Il écoute les bruits de la nuit qui lui parviennent comme étouffés. Masqués par le rythme entêtant des pulsations qui secouent sa poitrine. Il inspire et se lance à gravir le sable du fossé, quand un bruit de moteur déchire la nuit. Il se jette à terre et se plaque au talus. Le faisceau des phares balaie les herbes au-dessus de sa tête. Il n’entend plus que le vacarme du sang qui lui bat aux tempes.

Il pense à son père.
Douze ans déjà qu’il est parti.
Sans aucune explication.
Sans le moindre adieu.
Pour ne plus s’esquinter à empierrer les chemins du pays ?
Pour ne plus assister, impuissant, aux effondrements successifs de tous ses idéaux ?
Pour cesser de subir ?
Pour enfin pouvoir choisir ?
Pour offrir enfin une réponse aux questions silencieuses de toute sa famille ?
Pour finir fauché par la rafale d’une arme automatique à quelques heures de marche ?
Pour simplement une autre ?
Comme seule réponse, les regards fuyants de son oncle.
Réapparu seul, vieilli, par un matin de brume à l’entrée du village.

Dès que le bruit du moteur finit de s’estomper, il se redresse, bondit sur l’asphalte et court sans respirer pour traverser l’esplanade qui le sépare du grillage. C’est habituellement là que les aspirants au départ échouent. Rattrapés par le balai aléatoire des projecteurs que les miradors rejouent nuit après nuit.
Il court sans respirer, sans chercher à comprendre pourquoi ce soir leurs rais blafards restent mystérieusement figés. Il ne lève pas les yeux, s’attendant à chaque instant à déclencher les hurlements des sirènes, lui intimant de s’arrêter.
Il court sans respirer. Il contourne les flaques de lumière.
Il court sans respirer. La brûlure sous ses pieds devient quasi insoutenable.
Il est stoppé en plein élan par les mailles de fer dans lesquelles il se jette, tant il était persuadé de ne jamais parvenir à les atteindre.
Il s’effondre, il se recroqueville, dans le vacarme du sang qui lui bat aux tempes.

Il pense à sa mère.
Aux nouvelles rides de chagrin que son départ va lui creuser.
A l’abîme de douleur vers lequel elle glissera.
Au silence qui l’envahira tandis qu’elle restera à guetter farouchement la sonnerie d’un téléphone qui lui apportera de lapidaires nouvelles.
De vie aussi bien que de mort.
L’invitation pour un ailleurs.
L’annonce d’un deuil sans même une tombe à fleurir.

A peine une bribe de souffle retrouvé, il commence à ramper. Il n’avait jamais encore pu venir rôder jusqu’ici. Mais il l’a tant entendu répéter, comme un mantra, au village : « au troisième poteau, en bas à droite, le grillage n’est pas fixé... au troisième poteau, en bas à droite... ». Comme dans ses espoirs les plus irraisonnés, la clôture plie sous sa poussée. Il se contorsionne et s’écorche aux graviers. Il est passé. Des cris rageurs fusent à ses oreilles. Il se bouche les oreilles pour ne plus entendre que le vacarme du sang qui lui bat aux tempes.

Il se refuse à penser à son frère.
A qui il avait fait le serment de ne jamais partir sans lui.
Qui le haïra au matin en découvrant son lit vide et froid.
Qu’il aura déçu plus qu’il ne pourra jamais être pardonné.
Qu’il n’a pas pu se résoudre à embarquer dans cette folie.
Non pas tant pour les risques inouïs, impossibles à assumer, qu’il lui aurait fait prendre.
Mais simplement parce que, pour la première fois, son histoire n’appartient qu’à lui.

Il tombe lourdement sur le sol et lève déjà les bras en signe de reddition. Mais il ne comprend aucun des mots qu’il entend vociférer à quelques mètres de lui. Il ose un regard et ne voit que des dos tournés. Assemblés autour de la rixe qui vient d’éclater, un peu plus loin, là-bas. Sans chercher à comprendre, il reprend une dernière fois sa course folle. Il fonce vers le container blanc. Il sait que le froid qui règne à l’intérieur est la meilleure chance dont il dispose pour éviter que son odeur ne soit tracée par les limiers. Il sait qu’il est crucial qu’il désenclenche la porte derrière lui pour ne pas finir gelé dans cette cage de tôle glacée. Il saute sur le marchepied. Il bascule le lourd levier. Il referme lentement le battant derrière lui. Dans ce cocon d’alu, il n’entend plus que le vacarme du sang qui lui bat aux tempes.

Il pense à.
Il pense.
Il ne pense plus à rien.
Même plus aux dieux, forces occultes, mânes des ancêtres, qui ont peuplé son enfance et qu’il devrait, aujourd’hui ou jamais, invoquer.
Il n’obéit plus qu’à la volonté de cette force formidable qui l’embarque.

Il attend qu’à grands soubresauts la grue du quai charge cet abri si précaire dans lequel il s’est réfugié. Dans cette obscurité qui l’épouvante, il attend que les ronflements des moteurs l’arrachent à la seule terre qu’il ait jamais connue, sentie, foulée. Il attend, figé. Il égrène les minutes qui le rapprochent des eaux internationales. Il attend. Il économise chacun de ses mouvements, le moindre de ses souffles. Dans sa maigre veste, ses membres se sont engourdis. Il sent peu à peu se dissoudre le vacarme du sang qui lui battait aux tempes.

Il ne pense plus.
A rien.

De ses doigts éraflés, il rouvre le battant. La lumière rouge incandescente du soleil le frappe en plein visage. Il sent la vie refluer en lui. La chaleur remonte peu à peu dans la cage de tôle ondulée, au fur et à mesure que le jour l’envahit. Les carcasses animales, suspendues à leurs esses, oscillent lentement en une danse fantomatique. Il flotte derrière lui comme une odeur de sang.
Il n’aurait pu rêver plus entêtant parfum de liberté.

PRIX

Image de 2018

Thèmes

Image de Très très court
79

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lyriciste Nwar
Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
Une note d'espoir cloture ce beau texte .
·
Image de Christophe Chaduc
Christophe Chaduc · il y a
Encore un très bon texte.
·
Image de Dranem
Dranem · il y a
Un texte qui n’échappera pas aux miradors de nos lectures... mes votes bien sur ! je ne sais pas si vous avez-lu " Série noire" , en sélection ? Le début d'on polar...
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/serie-noire-1

·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
Superbe récit. J'ai adoré.
·
Image de Epicurien78
Epicurien78 · il y a
Un texte fort, oppressant, angoissant... Et cette odeur de sang comme un parfum de liberté . Bravo !
Pour se remettre (et se réchauffer un peu) vous passerez bien chez moi prendre un Expresso. Attention, je l'ai fait bien noir et très corsé ! :))

·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un récit bien écrit où l'on ne s'ennuie pas.
·
Image de Robert Grinadeck
Robert Grinadeck · il y a
Mais je crois que je suis arrivé un peu trop tard... Désolé.
·
Image de Robert Grinadeck
Robert Grinadeck · il y a
Un texte magnifique. Tout simplement.
·
Image de Jeromedelastaff
Jeromedelastaff · il y a
ça me rappelle Eldorado de Laurent Gaudé. Je vous souhaite le même destin au final...
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur