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Comme une ode hors de sens

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NéoEcaner

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Parachutiste, Jo fit un saut fatidique. Son genou et sa carrière brisés, il quitta la grande muette. Sans se plaindre. En silence. L'armée lui avait fait vivre la guerre. Il avait vu le pire. Ce qui était censé ne plus jamais se passer après 45. L'indicible. L'inhumain. Ils arrivaient souvent après. Après les bombes, les mines, les machettes, les kalachs, après les viols, les hôpitaux en gravats, les membres arrachés, les cadavres pourrissants dans les charniers, après les massacres d'innocents, vieillards, femmes et enfants. Enfants abattus comme des lapins. Enfants dont on retrouvait les corps arrêtés en pleine fuite. Cela l'avait marqué. On tuait les enfants d'une décharge de fusil mitrailleur dans le dos.

Ce n'était pas eux. Eux se donnaient le beau rôle mais ce n'était pas aussi simple. Le mal avait ses entrées dans la case souvenirs mais pas seulement. Et dès qu'il s'allongeait, sa conscience trahissait et tout se déversait. Des tombereaux de violence. Le pire des hommes. Comme une odeur de sang. Toujours. Partout. Il passait l'index sous sa narine. Geste compulsif. D'un œil, il vérifiait qu'il n'y ait pas de sang. Il ne saignait jamais. Mais l'odeur était là. En lui. Toujours. Il dormait peu. Et mal. Des cauchemars le hantaient. Il devint amer et vigile parce qu'il faut bien travailler.

Il ne savait plus s'il était bon ou mauvais. Abandonné par sa seule famille. Famille qui laissait tuer les siens, qui armait parfois des ennemis. Bon, mauvais, ces mots n'avaient plus aucun sens. Il respectait les ordres. Comme avant. Ici les ordres étaient les règles du supermarché. On ne rentre pas sans montrer l'intérieur de son sac. On ne sort pas sans avoir régler ses achats. On ne fout pas le bordel. Cela paraissait simple.

Mais la vie avait aiguisé son œil à l'invisible. Alors il voyait tout. Les poubelles qu'on asperge de javel pour que les produits périmés ne profite à personne, les employés qui chargent les rayons la nuit, dos cassés, les intermittents qui crient les promotions s'égosillant dans l'indifférence, les caissières fatiguées, leurs pauses méprisées, les clients pauvres agenouillés au rayon premier prix et les managers qu'on aurait qualifié de monstre en d'autre lieu mais qu'on félicitait ici pour leur efficacité féroce. Tout cela n'aurait pas du le touché. Il était blindé. Il avait connu le pire. L'odeur du sang. Mais un sentiment montait en lui. Lentement, étranglait sa gorge. Personne n'était là pour protéger les faibles. Jamais. Comme là bas. Comme partout.

Aussi un soir à la fermeture, alors qu'une jeune caissière se faisait réprimander, il leva le nez vers elle. Elle se défendait pour son retard ce matin. Enfant malade. Il ne sait plus trop. Le type ne voulait rien entendre. Ou plutôt si, il entendait. Et renvoyait, pervers, la femme à sa faiblesse de ne pas être disponible, à sa faiblesse d'être mère. Mais elle ne se laissait pas faire. Comme une odeur de sang. Jo porta la main à son nez. Rien. Il s'approcha lentement. La pauvre se débattait face au manager qui avait tous pouvoirs. Pouvoir de lui faire perdre son emploi, pouvoir de lui appliquer des horaires impossibles, pouvoir de lui mettre une pression d'enfer, pouvoir de la rendre folle. L'autre surjouait peut-être un peu le truc. On ne sait pas. On ne peut jamais savoir vraiment. Elle était peut-être de mauvaise foi. Va savoir. Bon ou mauvais. Mais elle s'approcha du manager en femme forte, en mère courage qui ne va pas se laisser faire. Le manager la repoussa rudement. Jo intervint : « On va se calmer monsieur ». Le type tourna la tête et lança un regard de mépris. « Tu t'en mêle pas le chien de garde ! Ok ! ».

Comme une odeur de sang. Jo se jeta sur le bonhomme. Il attrapa sa tête et la frappa contre le poteau de béton derrière lui. Une fois, deux fois, dix fois. Le sang giclait. La fille hurlait. Rien ne l'arrêterait. C'était un soldat. Comme il lâcha la tête, le type s'écroula. Il était mort. Le calme revint en lui, il avait tué un homme. Tout le monde accourait. La caissière le regardait, blafarde, bouche entrouverte. Plus aucun son ne sortait. Son sauveur était un criminel. Comme une odeur de sang, il porta la main à son nez, reniflant sa violence. Son œil se posa sur sa main. Elle était rouge. Le justicier était un assassin. La caissière voulait témoigner. Il allait être condamné. Elle voulait dire la dureté du manager. Mais il avait tué un homme. Elle alla au procès pour tenter de le défendre.

Ses mots malhabiles et vains résonnèrent comme une ode hors de sens.

PRIX

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RAC · il y a
Arrrrgh ! Quand la coupe est pleine...
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Jean Calbrix · il y a
Un très bon texte bien dans le thème et qui nous tient jusqu'au bout ! Il est vrai que la "leçon" imposée au manager paraît disproportionnée mais il paye pour l'accumulation des frustrations engrangées par l'ancien para qui pète les plombs comme on dit ! Bravo NéoEcaner !
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Alain Vargas · il y a
Bonne écriture nerveuse, peut être effectivement que la fin est un peu sèche, ça se discute, on peut interpréter le geste meurtrier de plusieurs manières, les motivations du personnage sont ambigues , la détresse de la caissière le touche mais en même temps c'est un déclencheur, une libération de la frustration et de la violence qui se sont accumulées depuis son départ de l'armée, départ forcé qu'il a subi. Sa violence est disproportionnée en regard de sa cause, il aurait pu le frapper sans le tuer, peut être que n'importe quelle autre situation conflictuelle aurait eu le même effet déclencheur.
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Thierry Schultz · il y a
Le thème imposé est abordé avec vigueur et un scénario intéressant. J'aime l'écriture nerveuse sans concession. Seul bémol la chute un peu "terne" mais peut-être les contraintes du format.. Mes voix parachutées Néodecaner
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NéoEcaner · il y a
Merci Thierry !
Chute terne certe pour rendre les personnages à leur réalité mais aussi pour terminer par ces mots : comme une ode hors de sens...

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JACB · il y a
Un drame social et un justicier ! Un NOIR plausible, bien écrit, on pressent le passage à l'acte mais on a envie de s'interposer!
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NéoEcaner · il y a
Merci JACB
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Jusyfa · il y a
J'ai apprécié le fond, pour la forme, il ne vous reste qu'à vous relire.
+5***** avec plaisir.

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NéoEcaner · il y a
Mais je ne sais pas relire ;D
Merci Jusyfa

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Gérard Aubry · il y a
Cette histoire me rappelle le film d'André Cayatte avec Mouloudji "Nous sommes tous des assassins"! L'histoire de cette homme qui a tué pendant la guerre du côté des résistants et qui ne comprend pas que, une fois la vie redevenue normale, il n'avait plus le droit de tirer. Pauvre homme! Vois donc mon "Labo de la peur" qui ne va, peut-être, pas si loin! G.A.
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NéoEcaner · il y a
Merci pour la référence Gérard. Je ne connais pas le film. Je vais le rechercher.
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Utilisateur désactivé · il y a
Texte bien écrit, militant et plein de révoltes, il manque juste des petits paragraphes pour une meilleure homogénéité du texte, et le tour est joué !! Sinon l'histoire m'a beaucoup interpellée !! Bravo à vous !
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NéoEcaner · il y a
Merci Ophélie
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Emsie · il y a
Comme une odeur de réalité sociale. Ce texte à fait penser à "la Loi du marché", en plus sanglant. Un angle original. +5
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NéoEcaner · il y a
Mais Vincent Lyndon ne peut tuer personne ;)
Merci Emsie

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Emsie · il y a
Qui est aussi le titre ! Donc, c'est la double peine pour moi. ;-)
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Emsie · il y a
Honte à moi ! Emportée par le sujet, j'étais passée à côté du très beau jeu de mots de la chute :-((( Heureusement que je lis (aussi) les autres commentaires !
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NéoEcaner · il y a
Pas de honte à avoir. Voir ces jeux de mots est une compétence neuronale à peu prêt totalement inutile dans la vie.
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Emsie · il y a
Pas d'accord ! J'avais trouvé ça plutôt poétique, sans faire le rapprochement. Compétence neuronale zéro ! ;-)
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NéoEcaner · il y a
Dans ce cas, je crois que vous l'avez vu sans en avoir conscience. Emsie ! J'ai communiqué avec votre inconscient !
(Il est très sympa).

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Emsie · il y a
Ah, ah ! Bon courage ! ;-))))
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Aubry Françon · il y a
Une illustration implacable et, somme toute, crédible de l'état de syndrome post-traumatique qui touche beaucoup de militaires à leur retour à la vie civile après l'épreuve du feu.
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NéoEcaner · il y a
Merci beaucoup Aubry
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