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Comme un océan

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Nellyyllen

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Ce jour là, je te jure, j’ai rien vu venir. Un contrôle de routine, juste pour se rassurer, avant d’aller dormir. Je n’avais pris aucune affaire, demander aux enfants de m’attendre pour manger. On avait encore largement le temps, c’était pas la peine de stresser.
Je l’avais senti bouger toute la journée, entre deux fous rires, les courses et les devoirs des grands. Ça devait venir des capteurs, c’était déjà arrivé si souvent.
Une fois à l’hôpital, je t’avoue que j’ai vite déchanté. La sage-femme avait le visage tendu et ne cherchait pas à me rassurer. Quand le médecin a débarqué, j’ai compris que notre destin allait basculer. Je le connais tellement bien que j’ai su immédiatement qu’il n’aurait aucune bonne nouvelle à m’annoncer.
Dés le début de l’échographie, pendant qu’il prenait les mesures, moi je regardais les battements d’un cœur en train de lâcher. « Appelez votre mari, il faut sortir votre bébé ce soir, on va vous transférer. » C’était plus fort que moi, j’ai commencé à trembler.

29 semaines, c’est bien trop tôt, mais il y avait l’urgence à gérer. Je me suis branchée en mode robot. Un appel à mon homme, un autre à mes parents pour garder les plus grands, il fallait aller vite, mon petit bonhomme avait besoin que je sois efficace dés maintenant.
Et puis tout le monde s’active, et moi je suis là comme un rocher frappé par les vagues. Plus moyen de l’empêcher, la peur s’installe et j’ai l’esprit qui divague. On me parle, je répond, mais je n’écoute que les battements de son cœur qui ralentissent et s’arrêtent parfois.
Je sais que c’est trop tôt, et ça s’incruste comme un refrain qui se répète, j’entends mon bébé qui s’en va et le son du monitoring ne sortira plus jamais de ma tête. Mais putain j’ai pas le droit de m’effondrer. Si je ne lui transmet pas une bonne dose de courage, il ne trouvera pas la force de s’accrocher. Alors je lui parle...
Même si on me prend pour une folle, je m’en fous, je lui dis tout les mots que je trouve pour qu’il se batte et trouve le moyen de rester. Je lui dis que je l’aime, que je veux le voir jouer au foot et fêter ses anniversaires, je lui dis que ça va pas être facile et qu’à la maison il a déjà deux grandes sœurs et un frère. J’imagine toute sa vie en accéléré et je lui raconte tout ce qu’il y aura de beau. Maintenant ça peut paraître con, mais je pouvais faire que ça pour essayer de l’aider.
On dit qu’un enfant entend et comprend tout, alors je devais le motiver. Mon homme est arrivé, je lui ai expliqué ce qu’il se passait rapidement, on allait nous emmener à plus d’une centaine de kilomètres pour qu’il puisse voir le jour un peu plus correctement. Deux minutes plus tard une sage-femme nous annonce qu’on ne part plus, le petit et moi on ne supporterait pas le trajet. « Vous monterez au bloc dans une heure ! » j’allais pouvoir souffler un peu.
Mais le monde s’est effondré... Toutes les alarmes ont sonné ! Ça courait partout autour de moi, j’avais des larmes plein les yeux. J’entends que ça crie, « Code Rouge », on coupe les vêtements qu’il me reste, mes bracelets, on arrache ma montre et mon homme se bat avec mon alliance. On me pique dans chaque bras, on me demande la prénom du petit !!!
Je regarde mon mari, je suis perdue, on a pas encore choisi. Alors je m’entends dire « WYATT ». Je sais même pas pourquoi ! Il était pas sur notre liste ce prénom, mais je sens que ça DOIT être celui là !
On commence à m’emmener, mon homme demande comment ça s’écrit, je lui épelle en criant depuis le couloir pendant que ça court en poussant mon lit. On passe des portes, une sage-femme grimpe à côté de ma poitrine et me met sous un masque d’oxygène. Y’a les néons qui défilent, image de film propulsée dans cet instant trop réel. Je contrôle plus rien, j’ai peur, j’ai froid, pourvu qu’il tienne.
J’arrive dans une salle noire de monde, on me raconte tout ce qu’on va me faire en s’activant, je répond que je ne veux pas savoir, je veux juste le voir vivant. Quelqu’un veut me mettre sur la table d’opérations, j’entends quelqu’un répondre « on n’a pas le temps ! », y’à un gars qui me dit qu’il s’appelle Jonathan et qui me caresse la joue en me fixant droit dans les yeux et me répétant que tout ira bien. Ça m’agace un peu, je le connais pas, mais il doit faire son boulot alors je ne dis plus rien.
J’aperçois l’horloge, 21H, j’ai jamais trop prié, alors je demande à Dieu de l’aider, il arrive bien trop tôt mais il a jamais rien demandé.
Après c’est le noir total, je me réveille avec la gorge en feu, le torse qui crame et des bouts de dents cassés. J’arrive pas à parler, je touche mon ventre, il est aussi vide que mon coeur. On me prend la main, on me dit qu’il va bien, que j’ai été courageuse et que j’ai fait une grosse frayeur.
Je le cherche des yeux, je ne le vois pas, alors à nouveau j’ai peur, et pour la première fois, je pleure. On me mène dans une salle où je vois mon mari, il dit que « c’est bon ça va », et me montre une photo, sans un mot il m’a compris.
Il est 23h30, on l’oblige à partir, il me faut le plus grand repos, j’arrive pas à dormir, je veux le voir, le toucher, savoir à quel point il est beau... 1kg050, ça fait quoi ? Il doit être minuscule avec ses 38 centimètres. Il est intubé, j’ai pas le droit de me lever mais punaise j’ai besoin de voir sa petite tête.
0H02, grand débarquement, des médecins dans tout les coins et un grand cube sur roulettes avec des tuyaux tout autour, je sais que c’est lui. Je vais enfin pouvoir voir mon petit bout d’amour... On baisse l’incubateur au plus bas, monte mon lit au plus haut, mais pas moyen, j’arrive pas à me redresser, j’ai le corps et le coeur en morceaux.
Il va partir à 156 kilomètres et moi j’ai pas le droit de le suivre maintenant, alors il n’y a que son petit pied gauche que je peux toucher et apercevoir à cet instant. C’est presque rien, mais tant qu’on ne l’a pas vécu, on n’imagine pas ce que ça fait, on sait que c’est dur évidement, mais ça reste assez abstrait. Ce soir là j’ignorais encore ce qu’était le parcours de la grande prématurité. Je l’ai découvert malgré moi, malgré nous et je ne pourrais jamais oublier.
Je passe les détails, mais pendant des mois, on vit d’heure en heure, copinant avec la peur, l’angoisse à chaque visite, à chaque appel. On nous dit qu’il va bien ou non, mais quand le téléphone sonne, même quand ce n’est pas l’hôpital, on a peur de recevoir la pire des nouvelles. On vit au rythme des grammes pris ou perdus, des infections, des examens et du taux d’oxygène ! En fait, non, on ne vit pas, on avance c’est tout, parce qu’il le faut, mais impossible de connaître une minute sereine.
Le pire, c’est tout ces gens qui parlent sans se rendre compte, tu as limite envie de les frapper, mais tu te retiens, ils ne savent pas ce qu’ils racontent. D’un « S’il ne tient pas vous en referez un ! » comme si on pouvait le remplacer, à un « Ces gosses de toute façon c’est contre nature » plus d’une fois j’ai failli exploser.
Tu en prend plein la face, mais tu sers les poings pour ne pas leur en mettre plein la figure. T’as juste envie de les prendre par les cheveux et de les traîner en réanimation néonatale, leur montrer tout ces enfants en train de se battre avec la vie, leur coeur, leur estomac, leurs poumons. T’as envie de leur raconter combien il y en a dans les couveuses à côté de ton gamin, dont tu as vu les parents caresser la main une dernière fois parce qu’ils savaient qu’il n’y aurait plus de demain. T’as envie de leur hurler que ces enfants ne sont pas des « cas » mais des guerriers plus forts que nous tous réunis, qu’ils ont été obligés d’être des warriors dés les premières secondes de leurs vies.
Une soignante me répétait que la prématurité c’est comme un océan. Il y a des paysages magnifiques comma la première fois où tu as le droit de prendre ton enfant dans tes bras. Mais il y a aussi les tempêtes où tu ignores si un jour il deviendra grand ou si tout s’arrêtera. Il y a sa naissance sur une rive et son arrivée à la maison sur l’autre. Personne ne sait si cet océan tu le traversera, tout peut changer d’une minute à l’autre.
Quand tu as du bol, un jour il rentre avec toi, mais le combat n’est pas fini, il y a plus de hauts et moins de bas, mais il y a des séquelles qui restent à vie. On en a encore pour des années avant de pouvoir vivre normalement. Mais nous on a eu de la chance, petit bourgeon deviendra grand. Il a validé l’essai et en arrivant trop tôt il a décidé de prendre une jolie longueur d’avance.
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