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Miraje

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LAURÉAT
Sélection Public

Ce matin, Camille a téléchargé l’appli. Une nouvelle, une de plus, l'unique, l'indispensable ! Je l’ai regardée, consternée, avant de péter les plombs.
― Ça te sert à quoi, franchement ? T’en as déjà cent-douze mille !
― Et ?
― Et alors t’es complètement manipulée, toi. Toutes ! Il te les faut toutes ! Quoi.
Je la fixe, méprisante. Camille a beau être ma meilleure amie, parfois elle déconne.
― Bon sang, on peut pas parler avec toi, June. T’es chiante quand tu t’y mets.
― Allez, c’est ça. J’me tire, tu me saoules.
― Ok, on se sms ?
― Tss.

Je marche au bord de l’eau. Le vent souffle, la mer chante. Ces promenades sur la plage me détendent. Quand je suis ici, je rêve, j’oublie. Quand je suis ici, je respire, je vis. J’imagine un monde où la nature parlerait, où le ciel et les vagues, où les rochers et le sable riraient. J’imagine un univers où les humains voleraient, où le cœur des hommes serait juste et clair.

Un chien trottine sur les galets. Il agite la queue. Il est heureux. Un homme fait son footing, un objet lumineux entre les doigts. Une petite dame au chignon serré se promène la tête baissée. Dans sa main, un autre objet rectangulaire, en attente. Un garçon souriant court. Il trébuche. À ses pieds, un écran brisé.
Des téléphones, encore. Des téléphones, toujours. Même à la mer. Prisonniers ! C’est ce que crie mon cœur angoissé. Prisonniers ! C’est ce que hurle mon corps stressé. Nous sommes prisonniers. J’ai peur. Tout brille. J’ai peur. Des selfies. Partout. J’ai peur. Des musiques, des gens qui parlent à leur machine, des pouces qui sprintent. J’ai peur.

La mer danse un peu plus vite. Leurs bras dansent un peu plus fort. La houle se lève. Leurs voix s’élèvent. J’ai le vertige. Tout tourne.
Ma poche vibre. Que faut-il faire ? Regarder ? Ne pas regarder ? Ai-je le choix ? Résister ? Ne pas résister ? C’est trop tentant. Qui m’appelle ? Pourquoi ? Je dois vérifier malgré moi.
J’attrape mon portable, fébrile. C’est Camille. Je soupire et m’apprête à répondre. Soudain, j’aperçois un vieil homme assis sur un banc. Il lit le journal. De simples morceaux de papiers qui ne peuvent ni sonner, ni s’éclairer.
Nos regards se croisent. Le vieil homme m'observe.
Libre. Libre ! Il n’est pas esclave.

Je crois lire dans ses pensées. Un mouton, vraiment ? Une ado comme les autres collée à son écran ? Personne n’a le droit de me juger.
Je jette mon Nokia Lumia dans les vagues et je hurle :

« Liberté ! »

Julie Cedo, 17 ans







Ce matin Camille a téléchargé l'appli. Une de plus... ! Au concours des possesseurs d'immédiates nécessités inutiles, sa petite-fille est vraiment sur la première marche du podium ! Ernest en rirait presque, si son portable, à lui, ne lui faisait faux bond, un misérable portable, pas même foutu de prendre une photo, et en panne soudaine de batterie...
Malgré ses 75 ans, Ernest est resté sanguin, impulsif. Il fonctionne au stress, à l'emportement, à l'excès, et à grand renfort de café et de cigarette.

L'océan. La plage. L'allée piétonne avec ses bancs. Son banc. Le même rituel, sans cesse renouvelé, dès que le soleil est de la fête. Accroché aux dernières nouvelles qu'il connait déjà depuis le journal télévisé de la veille, il jongle ; un pied dans l'actualité de la planète, et la tête ailleurs, à observer le monde qui l'entoure. Les goélands, la mer, cette fille qui marche le long de la grève.

Ernest goûte chaque instant de cette heure privilégiée. Il en connait toute la valeur, celle de ce sablier inexorable. Et sur le sable, cette étrange fille solitaire, qui harangue une foule invisible, son portable à la main. « Encore une greffée du cerveau, qui tourne mal », pense-t-il.
Ernest observe, incrédule, le curieux manège. Décidément, il ne comprend plus rien à cette jeunesse, et Camille, sa petite-fille, ne déroge pas non plus à la règle. Ah...! De son temps...! La musique était belle, les gens étaient heureux de vivre, on se contentait de peu...

Ernest s'énerve, Ernest s'emporte. Seul, sur son banc.
Les pulsations s'accélèrent. Le thorax écartelé ne retient plus le cœur qui bat plus fort, beaucoup plus fort, beaucoup trop fort. Et flanche. Sa vie vient de défiler en accéléré. De battre, le cœur s'est arrêté.
Les mots sont restés figés dans un cri en suspens. L'incrédulité a cédé la place à l'étonnement dans un dernier regard de détresse désormais fixe. Le journal tombé à terre, dans un frémissement, prépare son envol. Le vieil homme s'affaisse.

June a compris. Trop tard. Le Nokia Lumia, au troisième ricochet, est parti jouer avec les dauphins. Plus rien pour appeler le 18, ou le 15. Plus que sa voix pour gueuler, et il n'y a personne. Dans le ciel, les goélands s'égosillent, en vain.

La vie, c'est simple comme un coup de fil...
La mort aussi.

Miraje, 69 ans



PRIX

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Alphonse Dumoulin · il y a
Un homme est seul au monde. Depuis 10 ans, un beau matin, tous ses congénères ont disparus. Des mois durant, il a frénétiquement écumé les fréquences radio dans l'espoir toujours déçu d'entendre une voix. Inlassablement, il a tenté de téléphoner urbi et orbi en utilisant des annuaires trouvés ici ou là. Après avoir sillonné en vain la terre entière, il se trouve aujourd'hui sur le toit d'un immeuble de trente étages. Désespéré, il saute. Parvenu à hauteur du quinzième, quelque chose lui fait regretter de l'avoir fait. Quoi donc ?
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Chateaubriante · il y a
trois ans plus tard (oui, je viens de m'abonner), je reçois ce recommandé ; trois ans plus tard, donc, rien n'a changé, tout s'est détérioré, à force de nouveautés ; ça fait des comptes et des comptes à n'en plus finir ; il faudrait tout jeter ; et tout recommencer ; trop tard, les comptes, on peut pas les fermer ; ils nous ont enfermés ; nous sommes donc prisonniers, espionnés, catalogués, twittés, facebookés, instagramés, emailés...dans le temps, mon papa, qui était commerçant, devait pour téléphoner, passer par un standard et demander le 2 à Moshville ; ça fait pas si longtemps...bravo encore Miraje ; quelle maîtrise ! au plaisir de vous lire et relire ; je souscris
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Et ce téléphone me permet de vous lire actuellement... il y a du bon et du mauvais en tout mais comme votre écrit le démontre, il aurait pu lui sauver la vie...
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Fantomette · il y a
Je ne l'avais pas encore lu, j'ai bien aimé
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Charlette · il y a
Belle chute ! Et réflexion intéressante sur la place du portable et des technologies dans notre quotidien...
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Guy Bellinger · il y a
Un texte bicéphale dont chacune des deux parties complète et enrichit l'autre, chacune sensible à sa façon, l'idéalisme de la jeune auteure étant tempéré par le regard plus désespéré de son aînée. Si l'on additionne les deux textes, on peut toutefois en tirer une leçon : ne soyons pas esclaves de la technologie mais servons nous en à bon escient. Je souscris.
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Didier Poussin · il y a
Allo est tombé à l ' eau
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Moonath · il y a
merci pour ce joli texte duettiste !
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Laetitia Écrivaine · il y a
Oui, il ne faut pas que la technologie prenne le dessus sur nos vies, juste si nécessaire. Une lecture appréciée pour moi et mon vote !!
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Nabelle · il y a
absolument génial ! j'adore la 1ère partie et je vote, même pour la suite. bravo
si le coeur vous en dit, j'ai deux hommes en compèt' : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-deux-hommes-1

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