Comme deux gouttes d’eau

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Gazelle devenue Amazone.. Quand je ne lis pas les autres, j'écris : des poèmes depuis toujours une nouvelle publiée chaque mois ici et aussi un livre depuis (trop) longtemps ! J'apprends en  [+]

Elles sont deux. Deux sœurs, élevées ensemble mais ayant grandi différemment. À trente-trois ans, leur âge se reflète en miroir pour leur gémellité. Car elles sont jumelles, et se ressemblent physiquement autant qu’elles sont dissemblables dans leur comportement.

Supportant mal cette différence côte à côte, elles ont décidé de la vivre plutôt en face à face. Pas d’un commun accord, comme à chaque fois… C’est Numéro-Deux qui a imposé ce choix, expliquant à Numéro-Un que s’éloigner lui était impossible, mais rester collées comme des siamoises lui était devenu insupportable. Numéro-Un n’imaginait pas s’éloigner un jour de sa sœur, et l’idée d’être siamoise la séduirait presque. Mais comme d’habitude elle n’a rien dit, et Numéro-Deux a cherché deux appartements dans le quartier. Par chance elle les a trouvés en face l’un de l’autre, au deuxième étage chacun, dans la rue des Jumeaux – il n’y a pas de hasard ! Comme leurs vis-à-vis sont en miroir, elles pourront continuer de se faire face. Quand il fait beau, elles peuvent aussi se parler si chacune ouvre sa fenêtre, et si le froid l’emporte, elles se regardent à travers leurs vitres fermées.

Elles ont ainsi pris l’habitude de s’observer l’une l’autre, en semblant scruter le ciel, histoire de vérifier le bulletin du temps annoncé. Justement, la météo est à l’origine de l’aventure qui les attend. Car il pleut. Une pluie assez forte pour hésiter à mettre le nez dehors, assez constante pour croire qu’il va pleuvoir jusqu’au soir, de ces journées humides qui peuvent vous décider à remettre vos sorties au lendemain. Sauf pour Numéro-Deux, dont le caractère est assez trempé pour aimer la pluie. Contrairement à sa sœur, elle aime braver les éléments, et ose affronter la vie. Sa devise ? Toujours voir le verre à moitié plein, même d’eau de pluie ! C’est là toute la distinction entre ces jumelles, leurs ressemblances physiques semblant à la hauteur de leurs différences d’esprit.

Tandis que Numéro-Un reste le front collé au carreau, Numéro-Deux tourne la tête vers chaque côté du ciel, observant les nuages. Cherche-t-elle à trouver un trou de ciel bleu ou un signe d’orage ? Elle disparait ensuite et sort, malgré la pluie qui redouble, en tirant la langue à sa sœur, qui en retour hausse les épaules.

Numéro-Un la voit passer sous son parapluie arc-en-ciel, qui semble éclairer le temps maussade. Elle soupire en suivant les gouttelettes de son doigt. Sa sœur affronte la météo, leur éloignement, et tant de choses encore… Elle se sent incapable d’agir de même. Sortir de sa zone de confort, comme lui a conseillé la psychologue… Ce premier cercle imaginaire, où se logeraient confortablement nos connaissances. Entrer dans le second cercle, qui représente la zone d’efforts où affronter l’inconnu, lui est douloureux. Quant au dernier cercle, celui qui englobe les deux autres, cette zone de danger lui semble impossible à atteindre. Numéro-Un se garde bien de sortir du cocon de son premier cercle. Elle se contente d’admirer sa sœur qui franchit chacun de ces cercles comme un petit rat s’échauffe en enchainant les entrechats. Pour ne prendre aucun risque, Numéro-Un laisse passer la vie devant ses yeux en observant les gouttes tomber sur sa fenêtre et sur ses joues, et à travers ses yeux humides elle entrevoit les gens passer dans la rue, passants qui avancent sans la voir.

Numéro-Deux sait bien que sa sœur l’observe, alors elle en rajoute. Sous son abri multicolore, elle arbore une tenue digne d’une couverture de magazine sur la mode bretonne. Accoutrée d’un ciré jaune, de bottes en plastique rouge et d’un charmant petit bonnet de marin rayé bleu et blanc, elle ne passe pas inaperçue et les quelques passants trempés s’écartent facilement ! Pourtant, en levant la tête vers sa sœur, elle trébuche et tombe presque dans les bras d’un homme qui arrivait droit sur elle, le nez rivé sur son téléphone. Alors qu’il tente maladroitement de retenir à la fois cette Bretonne et son précieux portable, ils se retrouvent dans les bras l’un de l’autre avant même d’avoir échangé un regard. Une fois leur équilibre retrouvé, les yeux troublants de cet homme plongent dans le regard pétillant de Numéro-Deux. Elle affiche un large sourire confus mais craquant, et un coup de tonnerre éclate entre eux. D’habitude, c’est un coup de foudre. Ici, c’est plutôt un éclair, au chocolat ou café, aussi bon que ceux de notre enfance et aussi bruyant que ceux de l’orage.

Depuis cet instant magique, ils sont immobiles sous la pluie, comme électrifiés et insensibles aux regards des autres passants pressés de les éviter. Numéro-Deux oublie même que Numéro-Un l’observe sûrement du coin de sa fenêtre. Comme hypnotisée, elle lâche lentement son parapluie dans le caniveau, tourne les talons pour suivre la direction de cet homme dont elle ne connaît rien, et abrités désormais de leur amour naissant, ils s’éloignent sans se quitter des yeux. Lui a rangé son téléphone pour s’agripper au regard de cette fille, tombée du ciel ou presque, en tout cas dans ses bras. Serrés l’un à l’autre comme des siamois, ils remontent la rue, sans passer sous la fenêtre de la sœur.

Numéro-Un, restée à la vitre, n’a rien vu de la scène. Elle n’a pas entendu non plus ce qui aurait pu changer le cours de sa vie, pour elle aussi. Occupée à suivre les gouttelettes ruisselantes, elle n’a pas vu son voisin d’en face sortir du porche pour entrer dans le sien, comme aurait pu agir sa sœur pour l’entrainer à sortir. Elle n’a pas entendu quand il a frappé à sa porte, à cause de l’orage (le vrai, cette fois) qui tonnait au même instant, les colères du ciel couvrant le faible bruit de cet appel timide. Dommage, car il venait avec l’intention de lui déclarer sa flamme, et pourquoi pas lui demander sa main si elle lui avait seulement ouvert, et sa porte et son cœur ! Car depuis son emménagement récent, il a bien remarqué qu’elle observait sans cesse dans son appartement, et il lui a semblé la croiser plusieurs fois dans l’escalier… Qui sait maintenant si à son tour il croisera dehors une femme qui ne craint pas la pluie, assez audacieuse pour sortir de son petit confort ? 

Le doigt de Numéro-Un s’est figé sur une goutte. Il lui semble avoir entendu du bruit. Mais non, elle doit rêver puisqu’elle n’attend personne… à part le retour de sa sœur.

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Joël Riou · il y a
Une nouvelle intéressante sur le thème de la différentiation gémellaire. Pour que l'on puisse davantage s'identifier aux héroïnes, il eût été préférable de les prénommer. Leur plaquer des numéros en rajoute dans la déshumanisation.
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Sylvie Brissiaud · il y a
On est impatient de savoir ce qu’il va se passer. No 1 et 2 je suis d accord belle trouvaille. On semble connaître ces 2 anonymes car leur caractère est subtilement abordé avec les 3 cercles. Dommage no 2 passe à côté du bonheur. C court court et on espère une prochaine fois en long long.
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Élodie Torrente · il y a
J'aime beaucoup l'ambiance, la trouvaille des Numéros, et le courage qu'il faut pour écrire et vivre ! Merci chère Odile. Rdv le 17, j'espère !