Comme dans un vaudeville

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Finaliste
Jury

J'écris pour inventer des libertés, pour m'approprier les pleins pouvoirs, pour (m'auto)critiquer, pour (me)sauver, pour (me)venger...mais aussi pour déterrer et dompter les monstres (intérieurs)  [+]

Image de Automne 2020

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Quand elle le vit sur son palier batailler avec son jeu de clés devant la porte d’entrée, elle sentit son cœur s’emballer comme jamais il ne l’avait fait. Elle balbutia son prénom avec une tonalité proche de l’extase :
— Julien… ?
— Émilie ? interrogea-t-il à son tour.
Puis, ils rirent bêtement de leur étonnement commun à se voir l’un en face de l’autre. Ils rirent encore plus gauchement quand il lui annonça qu’il venait d’emménager en face de chez elle et qu’il n’avait pas la moindre idée qu’elle vivait ici aussi : ils allaient donc se croiser souvent !
Elle, qui avait tant rêvé de retrouvailles, trouvait la situation inattendue ! Le hasard quand même !
Ils pouffèrent comme deux adolescents gênés.
Elle avait tant de choses à lui dire depuis le temps ! Elle raconta sa vie, parla trop et vite, ajouta du rose sur des événements gris, surjoua un peu alors elle se tut pour l’écouter lui. Il résuma sa vie de manière mécanique comme s’il récitait une leçon, avec une voix éraillée de fumeur ou d’asthmatique qu’elle ne lui connaissait pas.
Peu à peu, ils dérivèrent. Le décor du palier de l’immeuble sembla même disparaître. Elle reconnut en elle le désir croissant qui mène à l’envie obsessionnelle d’être aimée avec rage. Forcément, c’était mal venu, mais si naturel : elle l’avait tant aimé cet homme ! Même si ses pensées érotiques l’effrayaient un peu, elle ne tenta pas d’y mettre fin. Au contraire, elle fut surprise d’aimer être cette femme-là, une sorte d’héroïne de roman en quête d’absolu. Une Emma Bovary des temps modernes.
Désormais l’un en face de l’autre, dans un silence à peine troublé par le chuintement de l’ascenseur, ils mesurèrent le temps perdu et l’amour tu. Elle le trouva encore plus séduisant qu’avant. Ses cheveux grisonnants sur les tempes lui donnaient un air sérieux incongru sur son visage que des petites ridules autour de ses yeux rendaient espiègle. Cet homme était fait de contrastes : elle désirait à la fois être bercée dans ses bras et être aimée sauvagement.
Mais le palier de son appartement n’était certainement pas le lieu pour céder à son impulsion ! C’était d’ailleurs trop tard de quelques années…
Les retrouvailles s’achevèrent comme elles avaient débuté : de manière empruntée. Il approcha cérémonieusement sa main vers la sienne. Le contact de sa peau la fit vaciller. Elle se sentit chuter alors elle la lui serra fort. Sans se concerter, leurs visages se rapprochèrent et leurs lèvres s’unirent dans un lent baiser langoureux et sensuel.
Soudain, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur son mari.
Surpris, chacun réintégra son corps et son palier.
L’époux s’avançait déjà, cordial, enjoué, jovial, charmeur, égal à lui-même. Perdue dans un océan d’émotions, elle tenta de se ressaisir. Mais elle ne trouvait pas les mots, l’air lui manquait, coincé dans sa gorge, elle suffoquait presque alors elle toussa exprès pour se donner une contenance et aspirer ensuite de l’oxygène pour alimenter son cerveau en pause, donner de l’impulsion à son cœur figé, la sortir de cette torpeur enfin.
— Ah chéri ! Déjà de retour ? Tu as passé une bonne journée ? Je faisais justement connaissance avec notre nouveau voisin, Monsieur… ?
— Julien. Appelez-moi Julien !
Le mari resta en arrêt devant sa femme et le nouveau voisin. Ces deux-là ne se touchaient pas, mais il ressentait un champ d’ondes chaotiques entre eux. Il se racla la gorge, se présenta et bredouilla, pensif :
— Bien, bien… Ravi de vous rencontrer !
Puis ajouta sans réfléchir :
— Une bière, ça vous dit ?
Les hommes s’engouffrèrent alors dans l’appartement la laissant abasourdie sur le palier, une main sur la bouche pour retenir son effroi de voir deux hommes aimés d’elle sous son toit.
Ou peut-être un sourire difficile à dissimuler.
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Je retrouve cette oeuvre que j'avais déjà aimée quand je la lus en concours. Merci encore

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