Comme dans un tableau

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Mon avatar : Un graf depuis longtemps disparu. Il personnalise mon état d'esprit : Réagir et l'écrire. Toutes mes œuvres déposés en libre  [+]

Vous connaissez sûrement ce tableau d’Edward Hopper, intitulé « Gas » représentant une station service de nuit au bord d’une route du Massachusetts. L’ambiance qui s’en dégage, avec ses trois pompes comme les totems d’un dieu malveillant et la route qui se perd dans l’ombre touffue des bois, correspond assez bien à mon état d’esprit ce soir de novembre 1940 où je viens de faire le plein de ma Cadillac « La Salle » dans cette station de Truro.

Vous avez remarqué !
Il n’y a pas de voiture sur la piste. Est-elle déjà repartie ?
Le pompiste s’affaire encore derrière une des pompes.
S’est-elle magiquement métamorphosée en cet autre véhicule rouge, Pégase le cheval ailé qui vole sur le panonceau ?

La station avec ses lumières attirantes apparaît comme un piège au bord de la route, un monde à l’envers où ce ne sont plus les voitures qui se nourrissent auprès des pompes, mais les pompes qui se nourrissent de voitures. *

La crise économique qui sévissait alors n’arrangeait pas mes affaires. La journée avait été particulièrement pourrie et les contrats se résumaient à « nada ». Les traites de la Cadillac, elles, tombaient chaque mois et je voyais le moment où il me faudrait m’en séparer (un crève-cœur).

Un sentiment de malaise m’étreignait sans que j’en puisse discerner la raison. Le mutisme du pompiste ? cette route perdue au fond des bois ? Cette douleur à gauche qui revenait par intermittence depuis quelques mois ? Cette vie de vagabond d’une ville à l’autre, un nouveau motel chaque soir et la route, toujours la route ? Ce job m’épuisait.

Quittant la piste, je repartais sans forcer le V 8 pour aborder en douceur la courbe juste après la station. Je freinais légèrement avant le virage, et...

Peint en novembre 42. Le tableau du même Hopper intitulé « Nighthawks », « Noctambules » en français représente un « Dinner » dans l’avenue Greenwich à New-York. Un homme de dos accoudé au bar regarde un couple qui lui fait face. Cet homme pourrait-être moi. A cette même époque, je viens d’échouer dans ce bar avec à peine de quoi me payer un scotch. Je ne connais pas mon nom, je n’ai pas de papiers, je ne sais pas où j’habite, je n’ai pas de passé, je n’ai plus de mémoire, encore moins d’avenir.

Dans l’impossibilité de régler mes consommations, tenant des propos décousus, je me retrouve entre deux agents qui me conduisent avec beaucoup d’égards au poste le plus proche. Après un interrogatoire de principe et une recherche de personnes disparues, il est décidé de me confier au docteur Banks de l’hôpital psychiatrique de Bellevue.

Depuis j’arpente les couloirs de l’établissement triturant mes neurones pour retrouver un passé qui m’échappe. Le bon docteur Banks me reçoit un jour par semaine pour une séance de rattrapage. J’ai eu droit aux électrochocs, à l’hypnose, mais rien ne remonte à la surface, hormis la station. Mon passé est bloqué dans un virage du Massachussets.

L’enquête pour retrouver des témoins de ma vie passée n’a rien donné et je pense que mon dossier est depuis longtemps archivé au service des affaires non élucidées.
Personne, nulle part n’a émis d’avis de recherche. Ma Cadillac s’est volatilisée, aucune trace d’accident à croire qu’elle n’a jamais quitté la station que les enquêteurs ont réussi à localiser d’après mes vagues souvenirs. Mais là aussi « chou-blanc ». Le pompiste se rappelle - peut-être, mais c’est si loin - d’un client en Cadillac un soir de novembre.
« Une aussi belle voiture, on en voit pas souvent sur cette route.

Aujourd’hui, 20 novembre 1950, c’est récrée. Le cher docteur Banks a décrété qu’une visite au musée ferait le plus grand bien à ses pensionnaires. Pour cette sortie il a choisi celui des Beaux-Arts de Boston. Ce n’est pas la porte à côté (4 heures de route), mais la rétrospective des tableaux d’Edward Hopper justifie selon lui un déplacement aussi long.
« Ça tombe bien, Hopper est mon peintre favori. Un lambeau de mon passé vient de ressurgir à la grande joie du docteur qui entrevoit enfin une ouverture.

Nous déambulons dans l’expo, ce sont d’abord les croquis, travaux préparatoires pour les œuvres achevées accrochées dans la salle suivante ou nous entrons.

Le choc... « Gas » La toile est importante 60 x 100 à peu près et je ne vois que les pompes, menaçantes. Deux mètres séparent cette toile de « Nighthawks ». Ces deux mètres représentent deux ans d’une vie qui m’est étrangère.
Je reviens vers « Gas » et là je m’affaisse, je me liquéfie, la sueur m’inonde, je n’entend plus qu’un brouhaha de voix qui s’interpellent. Mon cœur s’affole en ratés incohérents, je part, je m’engloutit dans l’œuvre de Hopper.

La lumière... je la vois, j’en vois même trois. « Les pompes, bien sur les pompes... »

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